Le témoignage de Sébastien


- Sébastien et Luis Felipe

Les premiers témoignages reçus à Bordeaux en janvier 1988 furent les témoignages de Sébastien, et de César.
Sébastien n’était pas à Bordeaux en Juin 1940, il poursuivait ses études au Portugal. Mais, pour être nés en Amérique, à 20 ans, lui et son frère Carlos, firent valoir leur nationalité américaine, pour s'engager dans l'armée de Libération. Une fois la guerre terminée, à Noêl 1945, ils revinrent au Portugal, voir la famille, interroger chacun pour savoir ce qui s'était passé à Bordeaux. Lui le premier s'est employé à rassembler les témoignages de ceux qui avaient vécu à Bordeaux ces heures tragiques. "Flihgt trought Hell", sera son premier livre édité en 1951.
Mais il n'arrive pas à le diffuser. En Mai 1954, après la mort de son père il en résumera l’essentiel espérant trouver un journaliste qui accepte de publier son récit. C'est le premier texte qu'il nous a paru utile de porter à votre connaissance :


"Mon désir est d’être avec Dieu contre l’homme, plutôt que avec l’homme contre Dieu". Telle était la philosophie d’un grand homme que j’ai eu le privilège de connaître dans ma jeunesse. Telle était sa foi, telles étaient ses paroles.

Il était grand, dans la mesure où son idéologie de l’humanité était en cause. Il croyait que la guerre était un mal inutile. Il était grand par la façon dont il a vécu, il était en même temps faible comme tout homme. Ce qu’il a fait l’a rendu grand pour toujours dans le coeur de ceux qui ont connu son exploit.

Il s’appelait le Docteur Mendes et l’évènement se situe environ entre mi-juin et juillet 1940.

Cet homme était le représentant diplomatique du Portugal pour le Sud de la France au moment de l’invasion allemande. Il avait reçu ordre de son gouvernement de refuser la vente de visas aux personnes qui ne possédaient pas déjà un visa d’entrée aux trois autres continents mondiaux. Cet ordre visait spécialement les juifs: on ne devait leur délivrer de visa sous aucun prétexte. ces visas étaient donc impossible à obtenir à cette époque et le Docteur Mendes réalisa rapidement que cet ordre n’était pas en accord avec les clauses correspondantes de la Constitution portugaise qui interdisait de questionner quiconque sur ses croyances religieuses sur le territoire portugais. Cet ordre était aussi anticonstitutionnel parce que la constitution portugaise garantit également que le Portugal abritera et prendra soin des réfugiés des grandes catastrophes pouvant survenir dans les pays voisins. Le bureau du Dr.Mendes, portant le drapeau portugais était territoire portugais et, en tant que représentant du gouvernement portugais, il lui appartenait de faire appliquer la Constitution de son pays.

Il se trouva que prés de 100.000 réfugiés de toutes nationalités qui traversèrent toutes les épreuves pour atteindre BORDEAUX. Là ils comptaient que le Consul du Portugal leur ouvrirait les portes du salut. Ces fugitifs appartenaient à tous les âges de la vie, beaucoup avec leurs jeunes enfants et/ou leurs parents âgés ou malades. Beaucoup seraient exécutés s’ils tombaient entre les mains des Allemands, car ils étaient Juifs ou membres d’anciens gouvernements européens et de comités anti-nazis. En apprenant qu’ils ne seraient pas autorisés à quitter la France, ils furent plongés dans la détresse, certains allant même jusqu’au suicide.

Le Dr. Mendes, père de quatorze enfants encore d’âge scolaire, pour la plupart, et n’ayant pas d’autre source de revenus que sa situation, sacrifia sa carrière, son avenir, l’avenir de sa femme et de ses enfants pour que d’autres puissent vivre et peut-être un nouveau bonheur. il reçut des rapports sur la misère que ces pauvres diables enduraient , sur la mort certaine des uns et sur l’internement des autres. Il télégraphia à son gouvernement pour demander l’autorisation de laisser entrer au Portugal ces milliers de réfugiés. Au refus du gouvernement, il prit lui-même en main le soin de veiller à ce qu’aucune personne désireuse de quitter la France ne fut abandonnée. Avec l’aide de son équipe et de deux de ses enfants il accorda à tous des visas gratuits. Quelques jours plus tard, l’Ambassadeur du Portugal à Madrid, agissant sur les ordres du gouvernement de Lisbonne, vint à Bordeaux et somma le Docteur Mendes de le suivre à Lisbonne, pour rendre compte de son attitude à son gouvernement.

Toutefois, en voyant que les réfugiés qui restaient encore à Bordeaux ne laisseraient pas partir le Docteur Mendes, les deux hommes durent s’éclipser furtivement. En arrivant à Hendaye, à la frontière franco-espagnole, ils trouvèrent les réfugiés sur le carreau, ne pouvant passer en Espagne car, en accord avec le gouvernement portugais, les autorités espagnoles avaient ordonné la fermeture de la frontière.

Probablement inspiré par Dieu, le Docteur Mendes s’arrangea pour que les réfugiés suivent sa voiture et les conduisit à un autre point de passage de la frontière où les ordres du gouvernement n’étaient pas encore parvenus. De la sorte les réfugiés passèrent enfin en Espagne et avec eux, leur bienfaiteur, le Docteur Mendes.

Comme les réfugiés commençaient à déferler sur le Portugal, les autorités se mirent à construire des camps de concentration pour les y maintenir. Cependant le nombre des réfugiés dépassa largement les prévisions et ils durent renoncer à leur intention. Ultérieurement certains réfugiés furent emprisonnés à Lisbonne pour différentes raisons ridicules et mensongères.

Le Docteur Mendes fut démis de ses fonctions. Le Portugal et son gouvernement reçurent sans honte et avec gratitude toutes les félicitations qui leur parvinrent de tous les coins du monde, pour louer le gouvernement portugais d’une action qu’ils avaient combattue énergiquement et pour laquelle ils avaient sanctionné un grand homme.

Il faut ajouter à cela que, tant qu’il a pu le faire, le Docteur Mendes a hébergé et nourri pendant plus de deux mois et demi 25 ou 30 réfugiés.

Au nombre de ceux ci se trouvait la famille de Mr. De Vleeschauwer, membre du Cabinet de Belgique . Parmi les nombreux hôtes qui vinrent chez lui il y avait quelques hommes éminents tels que Camu, et Van Zeeland du Cabinet belge lui aussi. Ces derniers se rendirent chez la Docteur Mendes mus par un sentiment de gratitude, sachant ce que le Docteur Mendes avait fait, non seulement pour eux mais pour des milliers d’autres, d’innombrables nationalités.

Le gouvernement portugais en retira tous les honneurs tandis que le grand bienfaiteur, et avec lui toute sa famille furent soumis au traitement le plus ignominieux et abandonné de tous. Par le force des choses, le Docteur fut séparé de sa famille. Ce fut le résultat de son action altruiste. En conséquence sa femme mourut de chagrin, d’affection et de souci pour son mari et ses enfants.

La famille éclata et se dispersa. Sur ses douze enfants vivants, six vinrent aux États-Unis et au Canada, un resta au Portugal et les autres émigrèrent dans différents territoires d’Afrique. Beaucoup d’entre eux ont connu depuis la misère et le désespoir. Cela sans compter les malheurs inexprimés qu’ils endurèrent. Ce fut le prix payé pour l’action altruiste de leur père et la conséquence directe de la sanction infligée au Docteur Mendes par le gouvernement portugais. Si le Docteur Mendes avait été d’une stature morale et spirituelle moins élevée, sa famille aurait continué à être heureuse et prospère. Un grand nombre de réfugiés en auraient subi les conséquences.

Aujourd’hui, probablement vivants et heureux, les réfugiés d’autrefois n’accordent guère de pensée à ces jours tragiques du passé. Ils ignoraient alors et ils ignorent encore qu’un seul homme ait pensé à eux et les a sauvés.

Aujourd’hui, l’homme qui a sacrifié tout ce qu’il a jamais possédé est mort, enterré et oublié. Il n’a rien regretté et est mort en vrai chrétien. Etait-ce un grand homme ? Etait-il fou en faisant preuve d’un tel manque d’auto conservation ? La réponse réside en chacun de nous quand nous essayons de le juger.

Je sais tout cela et bien plus, car le suis l’un des douze; l’un des six qui ont gagné l’hémisphère occidental. J’étais ou plutôt je suis son fils. En tout cas je revendique fièrement le fait d’avoir eu la chance de naître d’un tel homme.

Sébastien Mendes Mai 1954

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"Flihgt trought Hell"

En 2001, nous avons eu la chance de rencontrer un traducteur compétent qui a bien voulu nous traduire de l'anglais, le petit livre de Sébastien, avec à sa suite les documents qui étaient joints à cette 2me édition. Nous y avons ajouté les documents qui ont contribué à sa réhabilitation, et aux hommages qui ont suivis sa réhabilitation, tant au Portugal qu'à Bordeaux.
Nous croyons utile de vous donner ici le texte de la Préface, datée de 1964, destinée à cette deuxième édition. Édition qui ne sera possible que quelques années plus tard. Elle témoigne de la fierté et de l'indignation d'un fils qui d'une manière assez différente présente cette 2me édition.


En mémoire d’Aristides de Sousa Mendes et de sa femme Angelina

L’histoire qui suit a été publiée à l’origine en 1951. C’était une tentative, humble et pieuse, de faire connaître l'action sublime d’un homme véritablement bon et grand, et de sa femme. Leurs vies étaient tournées vers un but magnifique: soulager les malheurs de l’humanité lorsqu’ils en avaient la possibilité. C’était leur moyen de servir Dieu, tel qu’ils le comprenaient.

"Mon désir est d’être avec Dieu contre l’Homme, plutôt qu’avec l’Homme et contre Dieu." Telle était la philosophie du Dr. Mendes, un grand serviteur de l’humanité que j’ai eu le privilège de connaître dans ma jeunesse. Ce qu’il croyait, il le proclamait. Il était déjà grand par l'idéologie qu'il professait à l'égard de l’humanité. Ce qu’il a fait l’a rendu éternellement grand dans les coeurs de ceux qui ont connu ses actes.

En retraite forcée, sans traitement - et atteint dans son honneur, il se défaisait rapidement de ses ressources; un héritage de famille qui remontait à plusieurs générations. Tôt le matin, et tard dans la soirée, il parcourait le coeur des biens terrestres de sa famille. Il arrachait les mauvaises herbes avec application, comme il aurait arraché de la surface de la terre les hommes sans compassion, les hommes cruels, dépourvus de coeur, ceux qui condamnaient, qui tuaient et qui réduisaient en esclavage les infortunées victimes de l'époque, sans considération pour le Sublime Créateur.

L’après-midi il faisait de longues marches dans les bois. Aristide Briand et Émile Zola étaient ses sujets préférés, pour évoquer la fragilité humaine et la compassion - ils étaient pour lui des symboles de la justice et des inspirateurs. Deux grands philosophes ! Parfois, il rappelait que l’ambassadeur du Portugal à Madrid, qui était venu le relever de son poste à Bordeaux, l’avait traité de fou pour avoir sauvé cette grande multitude de réfugiés - comme s’il fallait vraiment avoir perdu l’esprit pour faire ce qui est juste...

A l’un ou l’autre de ses enfants il disait: "Les choses ne peuvent pas rester comme elles sont. Sûrement, Salazar va comprendre son injustice, et qu’il était nécessaire que j’agisse comme je l’ai fait. Certainement, quelques uns de ceux que j’ai sauvés vont intervenir et réclamer justice pour moi, pour votre mère, et pour vous tous, mes enfants... En ce temps-là les journaux étrangers louaient sans cesse le Portugal pour avoir donné asile aux milliers de réfugiés de l’holocauste européen... S’ils avaient su ! Tous ces mots flatteurs, tout ce prestige, toute cette reconnaissance avaient été mérités par le Dr Mendes; lui seul les avait mérités - et comment !..

Parmi ceux qu’il avait sauvés, il y avait des membres des gouvernements français et belges. Des personnes de distinction comme le baron Maurice de Rothschild - de la famille de banquiers fameuse dans toute l’Europe - la grande-duchesse de Luxembourg ainsi que sa famille et son entourage, aussi bien que l’archiduc Othon de Habsbourg et sa famille. Il y avait des milliers et des milliers de gens simples - la grande masse des réfugiés - et il les a traités avec la même magnanimité... il les a sauvés de leur ennemi mortel. Le directeur de la Société d’Aide à l’Immigration Hébraïque, M. Dijour, aussi bien que M. Oulmont, professeur en Sorbonne, Mme Rollin, M. Elias, et le Rabbin Krueger dont les témoignages figurent dans ce livre.

Le Dr Mendes, chaque fois qu'il en avait l’occasion, donnait à ses enfants des suggestions et des conseils sur la manière dont ils pourraient le mieux trouver leur place dans la vie - maintenant qu’il était incapable de pourvoir à leurs besoins comme il l’avait toujours fait, d’une manière magnanime et magnifique.

Sa carrière avait été détruite et l’avenir de ses enfants assombri... De manière irréparable... L’impact émotionnel et spirituel avait été terrible... Dans les premières années après 1940, le Dr Mendes avait fait plusieurs fois appel à l’Assemblée Nationale, à la Cour Suprême, et, oui, à Salazar lui-même. Tout cela en vain, bien que dans ses efforts il eût rappelé ces clauses de la Constitution portugaise qu’il avait sauvegardées et que Salazar avait violées en refusant d’aider les réfugiés juifs. Cependant, le gouvernement portugais n’a jamais nié avoir donné au Dr Mendes des instructions télégraphiques contre les Juifs...

Le Dr Mendes avait aussi accordé asile, dans sa maison de famille, au Portugal, à des membres du gouvernement belge comme Camu, Van Zeeland, ainsi que De Vleshauwer et sa famille. Les agissements persistants du Dr Mendes lui ont également valu une étroite surveillance et la censure de la police internationale portugaise.

Les réfugiés étaient partis pour des destinations plus heureuses et plus sûres, et ils ne savaient pas...Le Dr Mendes n’avait pas voulu que l’on sût que lui, sa femme et ses enfants avaient payé cher leur attitude. Ceux, rares, qui étaient au courant, ne se rendaient pas compte de l’extrême rigueur et de la pression qui s’exerçaient sur leur sauveur et sa famille - le prix qu’il payait pour s’être soucié de la sécurité des Juifs et de tous les autres réfugiés.

Sa foi en la justice, et dans la Miséricorde de Dieu, était son espérance... sa force... et il était capable de faire face à l’adversité. Sa sérénité et la paix de son esprit, nées de sa confiance en Dieu - Celui qui est au-delà de la compréhension humaine - étaient ses remparts...

Plus tard, au cours des années récentes, Salazar le Portugais et Franco l'Espagnol ont été encore une fois acclamés par l'opinion internationale pour avoir sauvé les réfugiés. Le manque d’information et de faits, et le temps, changent parfois l’histoire véritable et non-écrite. Comme dans ce cas, des salauds sont devenus des héros - les héros ont été écartés ou oubliés. Certes, la rumeur prétend qu’en 1943, Franco a demandé à Hitler de lui remettre plusieurs milliers de réfugiés juifs qui étaient destinés aux chambres à gaz. C’était facile, alors, pour Franco, d’aider les Juifs - les armées alliées étaient en train de gagner la guerre, et les forces de l’Axe étaient repoussées, premier signe d'une défaite définitive et sans ambiguïté... L’action généreuse du Dr Mendes avait aussi permis à Salazar de se montrer large dans la délivrance de visas, au cours des années subséquentes... Les deux dictateurs sauvaient la face et se protégeaient. Mais que s'est-il passé en 1940 ?

En 1961, vingt arbres ont été plantés à Yaar Matisnuv en témoignage de reconnaissance pour le Dr Mendes, et en souvenir de lui, par le "Fonds arboricole de la Keren Kayerneth Leisrael pour le reboisement des collines d’Israël en mémoire de Theodor Herzl, fondateur de l’Organisation Sioniste". Cela, par ordre du Premier ministre Ben Gourion.

On a remis aux enfants du Dr. Mendes des plaques commémorant cet événement. Et, en 1967, les enfants du Dr Mendes, vivant aux Etats-Unis et aux Canada, ont été réunis dans les bureaux du Consulat Général israélien à New York, pour recevoir un médaillon commémoratif posthume au nom de "Yad Vashem" qui avait été spécialement créé pour honorer des Chrétiens ayant sauvé des Juifs pendant l’ère nazi.

A cette cérémonie, étaient présent plusieurs anciens réfugiés que le Dr Mendes avait sauvé dans ces lointaines années. A la suite du récit, on trouvera des articles de journaux et de revues et des photographies. Ainsi que des lettres et des traductions de lettres, écrites par quelques uns de ces réfugiés qui ont gardé la mémoire, avec reconnaissance et affection, des faits dont ils ont été témoins... Ainsi ont-ils voulu rendre hommage à leur bienfaiteur. L’auteur est profondément heureux que ses efforts aient ainsi pu servir à la manifestation de la reconnaissance si grandement méritée par le Dr et Mme Mendes.

Il n’y a rien d’autre à dire... Aujourd’hui, sans doute vivants et heureux, les réfugiés d’autrefois ne pensent que peu ou pas à ces journées tragiques maintenant si lointaines. Ils n’ont pas su alors, et ils ne savent pas encore aujourd’hui, qu’ils avait un jour été condamnés à être déportés dans des camps de concentration, voire à l'extermination, par un conquérant ennemi. Ils n’ont pas su alors, et ils ne savent pas aujourd’hui, qu’un seul homme a pensé à eux et leur a ouvert un passage. Aujourd’hui, l’homme qui a sacrifié tout ce qu’il avait est mort et enterré - mais il n’est pas oublié! Il n’avait jamais regretté son action, et il est mort en vrai Chrétien. On espère aujourd’hui, et même on attend, reconnaissance et rectification, de la part du gouvernement portugais.... Le Dr Mendes a fait honneur à la nation portugaise, à ses traditions et à ses valeurs... il a fait honneur à l’Humanité...

L’auteur adresse sa gratitude impérissable à César et Joana Mendes, ainsi qu’à John Paul Abranches, pour leur soutien, sans lequel il n’aurait pu obtenir que soit reconnue l’action du Dr Mendes.

... car la vie n'est... qu'une étape dans l'éternité de l'âme...

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