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Morceaux choisis

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1° - Des textes de Sousa Mendes traduits en français

2°Certains textes lus à l'occasion de diverses célébration, et qui résument l'essentiel de son action.

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1° - - On a beaucoup écrit à son sujet, mais Aristides de Sousa Mendes avait un art de l'écriture peu commun, et nous pensons que c'est une façon de lui rendre hommage que de mettre à la disposition de tous, quelques unes des pages qui nous ont paru les plus significatives.

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Aristides en présence de ses juges ------------ -10 AOÛT 1940

Mais les juges ne sont là que pour représenter Salazar, s'il n'est pas présent, c'est quand même lui qui, en dernier ressort, jugera et sanctionnera. Il convenait donc de l'informer de la situation réelle à laquelle Il a du faire face. Étant donné que Salazar manquait de cette expérience viscérale, Sousa Mendes s’efforce d’en souligner le caractère dramatique. Les passages où il se risque à le faire sont les plus poignants de sa défense écrite. Il décrit là les raisons qui l’ont déterminé à aller à Bayonne pour aider le Vice Consul Faria Machado:

Tout le Sud-Ouest de la France était sous l’emprise d’une véritable panique
qui se traduisait par des scènes pathétiques, à mesure qu’arrivaient les nouvelles de la déroute des troupes françaises et de l’avance extrêmement rapide des troupes allemandes.

À certains moments, il arriva même que les liaisons télégraphiques et
téléphoniques ont été interrompues entre Bordeaux et les autres
villes françaises. J’ai pensé qu’il était de mon devoir le plus strict,
dans une conjoncture d’une telle gravité, d’aller en personne répondre
à l’appel de mon confrère.

Arrivant là, je vis[ ...]tant de milliers de personnes, prés de [...] cinq mille
dans la rue, sans pouvoir avancer d’un pied, de jour et de nuit,...
prés de 20.000 dans la ville, étaient dans l’attente d’une occasion qui leur permettrait d’approcher du consulat...”
(feuille 104)

C’est dans ces circonstances que Sousa Mendes présenta sa proposition à Faria Machado
et à Calheiros de Meneses, proposition acceptée par eux.

“Quand je suis revenu à Bordeaux, continuait Sousa Mendes, la ville était déjà occupée par les troupes allemandes et les communications routières venaient d’être rétablies”.

Dans l’une de ses accusations, Paulo Brito citait Sousa Mendes disant “qu’il voulait sauver tous ces gens”. C’est à cette accusation que se réfère Sousa Mendes dans sa défense:

“C’était réellement mon seul objectif, sauver tous ces gens, dont la souffrance était indescriptible: les uns avaient perdu leurs conjoints, les autres n’avaient aucune nouvelle de leurs enfants, les autres avaient vu succomber des êtres très chers sous les bombardements allemands qui se renouvelaient chaque jour et ne
ménageaient pas les fugitifs épouvantés...Enfin ceux dont le sort m’inquiétait plus encore, c’étaient ceux qui risquaient de tomber aux mains de l’ennemi.

“En effet parmi ces fugitifs, nombreux étaient les officiers des armées des pays occupés antérieurement: autrichiens, tchèques et polonais, lesquels auraient étés fusillés comme déserteurs; nombreux également les belges, hollandais luxembourgeois, français et jusqu’à des anglais, qui auraient été soumis au dur régime des camps de concentration allemands; Il y avait des intellectuels éminents, des artistes de renom, hommes d’état, diplomates du plus haut rang, grands industriels et commerçants qui auraient subi le même sort.”

“Beaucoup d’entre eux étaient juifs, ils avaient déjà été persécutés et cherchaient, avec une très grande inquiétude à échapper à de nouvelles persécutions.

“S’ajoutait à ce spectacle , des centaines d’enfants, qui accompagnaient leurs parents, participaient à leurs souffrances, et à leurs inquiétudes, ils réclamaient des soins que dans une telle situation, il n’était pas possible de leur donner. Enfin, pensons que toute cette foule, par manque de logement, dormait dans la rue, et sur les places publiques, exposée de ce fait à toutes sortes d’intempéries.

“Tant de suicides eurent lieu, tant d’actes de désespoir, tant d’actes de folie dont j’ai été moi même le témoin ! Tout cela ne pouvait que m’impressionner vivement, à moi qui suis le chef d’une famille nombreuse, comprenant mieux que personne à quels dangers sont exposés ceux qui sont privés de la protection d’une famille.

“De là mon attitude, uniquement inspirée par des sentiments d’altruisme et de générosité dont les portugais, à travers leurs huit siècles d’histoire, ont toujours su donner des preuves éloquentes et qu’illustre la vie de nos héros les plus accomplis.”

Puis Sousa Mendes a conclu avec une très grande dignité:

“ En concluant, je prie votre Excellence, de considérer que je déclare une fois de plus que, en tout cela, j’ai agi contraint par les circonstances qui, dans mon esprit, se sont imposées comme raisons de force majeure.

J’ai cherché à honorer la mission qui m’était confiée et défendre le nom et le prestige du Portugal. Tous ces gens ont eu recours à moi, comme représentant du Portugal, personnes des plus éminentes de nombreux pays avec lesquels nous avons toujours maintenu les meilleures relations: hommes d’Étât, ambassadeurs, et ministres, généraux et autres officiers supérieurs, professeurs, hommes de lettres, académiciens, artistes de renom, journalistes; certains d’entre eux en relation de service avec le Portugal, étudiants universitaires, membres de différentes organisations de la Croix Rouge, membres de maisons royales, princes de sang, combattants de toutes les grandes causes, industriels et commerçants, religieux et religieuses des deux sexes, femmes et enfants nécessitant protection. De tous je n’ai reçu que des paroles d’estime et de considération pour le Portugal, pays hospitalier, et accueillant, le seul dans toute l’Europe à pouvoir offrir un peu de calme et de repos après tant de fatigues.et de souffrances.”

“Pour ma conscience, leurs paroles représentent la plus précieuse récompense pour l’aide que je leur ai apporté. Et maintenant je me réjouis de voir la manière dont la presse portugaise rend compte tous les jours de ces étrangers et de la reconnaissance qu’ils nous témoignent d’avoir ainsi été accueillis.

J’ai pu me tromper, mais si je l’ai fait, il n’y a eu de ma part aucune mauvaise intention. J’ai toujours agi en fidélité avec les impératifs de ma conscience. Malgré l’épuisement nerveux dont j’ai souffert et dont je souffre encore, par l’excès de travail, auquel j’ai dû faire face, passant des semaines pratiquement sans dormir, je n’ai jamais cessé de me conduire, dans l’accomplissement de mes devoirs, en pleine connaissance de mes responsabilités”.

La réponse de Sousa Mendes était datée du 10 Août, et fut présentée à Paulo Brita le 12. Le consul présentait aussi à son attention deux documents: Le premier était l’éditorial du “Diario de Noticias”. Il était intitulé: “

Le Portugal a toujours été chrétien”. Il faisait l’éloge du gouvernement de Salazar, incluant la police politique, par la manière humaine dont avait été traitée la situation des réfugiés. Sousa Mendes avait du apprécier la fine ironie de ce genre d’article, publié à ce moment précis. Le second était une lettre de remerciements d’une réfugiée qu’il avait aidée: un écrivain de voyages: Gisèle Quittner Allotini. La lettre se référait aux conséquences de la manière d’agir de Sousa Mendes pour le prestige international du Portugal. La Comtesse affirmait en particulier:

“Je veux vous écrire pour vous témoigner l’admiration que m’inspire votre attitude, en tous les pays où vous avez exercé les fonctions de consul. Il ne saurait y avoir meilleure propagande , pour le Portugal. Vous faites honneur à votre patrie. Tous ceux qui vous ont connu sont unanimes à faire l’éloge de votre courage, votre grand coeur, votre esprit chevaleresque; à travers vous, on dit que les portugais, avec leur consul général Mendes est un peuple de gentilshommes et de héros...”

La sentence prise par Salazar, le 30 octobre équivalait à une mise à la retraite avec le quart de ses appointements. Trois semaines aprés la décision, il avait réussi à trouver un jeune avocat qui acceptait de le défendre. Il présenta un recours devant le Suprême Tribunal. Comme tout pouvait le laisser prévoir, celui-ci fut décrété "sans fondements" par les quatre juges chargés de l'examiner. Son avocat, le Dr.Palma lui annonça la mauvaise nouvelle. Avec ses remerciements, le Dr. Palma reçut cette réponse :

...“Le fait que le Tribunal, ait considéré mon attitude comme “une désobéissance me remplit de joie. J’ai réellement désobéi mais ma désobéissance ne me déshonore pas, et il explique :

“ Je n’ai pas obéi à des instructions qui, à mon avis, n’avaient pas d’autre but que de livrer des milliers d’êtres humains à la persécution et à la fureur hitlérienne.“

“Au dessus de ces instructions, il y avait, pour moi, la Loi de Dieu et c’est à cette Loi que j’ai voulu me soumettre, sans les hésitations ni la lâcheté d’un poltron. Le sens général de la religion se trouve dans l’amour du prochain. Étant chrétien, je n’ai pu me dérober à son emprise”.

“Il est clair que le Sanhédrin devait me condamner. S’il avait reconnu que j’avais raison, cela aurait eu pour effet de compromettre le prestige du Grand Prêtre et le Sanhédrin se “devait de le destituer, pour incapacité, qui fut “décrétée contre moi-même, par cette sentence. Dieu acceptera mon sacrifice en décompte de mes péchés et imperfections qui sont nombreux”....

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2 La décision c'est son fils Sébasien qui rend compte de ce matin du 17 Juin 1940, où aprés trois jours et deux nuits de réflexion et de prière, Arisides annonce sa décision dans "Flight through Hell", page 55 et suiv. traduit de
l'anglais par Jean Pailler pour "Les DOCUMENTS", page 48 et suivantes.

"A ce moment la porte donnant sur le bureau du Consul s’ouvrit, et on vit apparaître le consul lui-même, le Dr Mendes. Il avait la mine grave, des cernes bleus autour des yeux. Ses cheveux étaient devenus complètement gris, presque aussi blancs que la neige. Avec lui se tenait Mme Mendes. Ils restèrent immobiles un moment. Nous étions tous muets. Même le professeur français qui, quelques secondes auparavant, était dans une telle agitation, s’assit maintenant, regardant le Dr Mendes.

Après quelques secondes, le Dr Mendes parla: “Comme je l'ai déjà dit à tout le monde, mon gouvernement a refusé sans ambages toutes les demandes de visa pour tous les réfugiés. J’ai actuellement le pouvoir de sauver les milliers de personnes qui sont venues de toute l’Europe dans l’espoir de trouver asile au Portugal.

Ce sont tous des êtres humains, et leur position sociale, leur religion ou leur couleur, me sont totalement indifférentes. En outre, les clauses de la constitution de mon pays, relatives à des cas semblables au cas présent, établissent qu’en aucune circonstance, la religion ou la croyance politique d’un étranger ne peut faire obstacle à sa demande d’asile en territoire portugais. Je suis chrétien et, comme tel, je crois que je n’ai pas le droit de laisser périr ces réfugiés.

Une grande partie d’entre eux sont des Juifs, beaucoup sont des gens qui ont occupé des situations éminentes et qui, à cause de leur position sociale, comme dirigeants et responsables, ont senti dans leur coeur qu’ils devaient parler et agir contre les forces de l’oppression. Ils ont fait ce qui devait être fait, selon leur coeur. Maintenant ils veulent aller là où ils pourront continuer leur combat pour ce qu’ils croient juste.

Je sais que Mme Mendes partage entièrement mon point de vue, et je suis certain que mes enfants comprendront, et qu'ils ne me reprocheront rien si, en donnant des visas à chacun des réfugiés, je dois être, demain, relevé de mes fonctions pour avoir agi contrairement à des ordres qui, dans mon estimation, sont vils et injustes.

Ainsi, je déclare que je donnerai, gratuitement, un visa à quiconque le réclamera. Je désire être du côté de Dieu contre l’homme, plutôt que de servir l’homme, contre Dieu.

En se tournant vers l’agent de police qui se tenait près de la porte, il dit: - J’exige que votre garde cesse immédiatement. Vous devrez seulement assurer le maintien de l’ordre, et n’empêcher personne de me voir. Plus personne. Allez et faites savoir à tous ce que je viens de dire.

A ses enfants présents, il dit: - "Je ne sais pas ce que le futur réserve à votre mère, à vous autres, et à moi-même. Matériellement, notre vie ne sera pas aussi bonne qu’elle l’a été jusqu’à présent. Malgré tout, soyons courageux et gardons présent à l’esprit qu’en donnant à ces réfugiés la possibilité de vivre, nous aurons une chance de plus d’entrer au Royaume des Cieux, car, ce faisant, nous ne ferons rien d’autre que d’obéir aux commandements de Dieu".

En apprenant qu’on leur délivrerait un visa dès qu’ils le demanderaient, les milliers de réfugiés, jusqu’alors déprimés, maintenant pleins de joie, crièrent: “Hourra pour le consul ! Vive le Portugal”.

La foule, jusque là triste et mélancolique, était maintenant agitée par un constant murmure. Oui, ils faisaient tous des projets pour leur avenir. Ils iraient au Portugal et de là dans les colonies de leurs pays pour y faire ce qu'ils pourraient; ils iraient en Angleterre rejoindre les restes des armées de leurs pays qui y avaient fui; ils essaieraient même d’aller dans le nouveau monde, en Amérique. Ils formaient maintenant d’interminables files, attendant leur tour pour entrer au consulat et obtenir le précieux visa, qui leur ouvrirait un passage vers la vie.

Pendant ce temps, le professeur en Sorbonne, qui avait forcé le barrage de la police et réussi à entrer au consulat, avait apporté avec lui sa fortune en or, qui représentait une fortune appréciable. Elle était composée de perles, de bijoux, de diamants, etc., Il savait qu’il ne pourrait pas lui faire passer les frontières de l’Espagne et du Portugal. Cela, naturellement, l'angoissait fort. Finalement, il
décida de la confier au Dr Mendes, et n’eut pas de repos avant de l’avoir vu la placer dans le coffre que le Consulat louait à l’agence du Crédit Lyonnais à Bordeaux.

- "Maintenant il faut que j’aie la coopération de quelques uns de mes enfants pour établir les visas, dit le Dr Mendes, mon personnel n’est pas assez nombreux. Vous deux, dit-il en s’adressant à Pedro et José, vous m’avez déjà assisté auparavant et vous savez ce qu’il y a à faire, alors venez m’aider.

Quelqu’un ouvrit les portes et c’est alors que commença la tâche interminable de la délivrance des visas aux milliers de réfugiés. Trois jours plus tard, alors que les derniers réfugiés quittaient le consulat, le Dr Mendes, voyant sa tâche accomplie, leva les yeux comme pour dire “Merci mon Dieu de m’avoir permis de vous servir!” puis, allant vers un fauteuil, il s’écroula. Il avait fait son devoir avec succès. Il pouvait maintenant cesser de se contrôler.

L’intensité des événements avait vieilli le Dr et Mme Mendes. Cela avait été véritablement leur crucifixion. Mme Mendes, qui maintenant n’avait plus de domestiques, décida de faire la cuisine pour nourrir autant de réfugiés qu’il serait nécessaire. Elle garda dans sa maison les plus méritants, les vieillards et les malades, elle raccommoda leurs vêtements lorsque c’était nécessaire, et alla jusqu’à faire leurs lits et laver leur linge. Un véritable acte d’abnégation. Tout cela en trois jours. Puisse Dieu faire miséricorde à son âme. C’était une femme remarquable.

Après trois jours d’incertitude, pendant lesquels on ne savait pas si le Dr Mendes allait se rétablir, il donna quelques signes de reprendre conscience. Ce fut un jour de bonheur. Nous avions décidé de rester pour l'aider dans la mesure du possible. C’était le moins que nous puissions faire pour un homme qui avait tant fait pour tant de gens.

- Vous n’auriez pas dû rester. Vous vous mettez en danger. Partez ! dit le Dr Mendes quelques minutes après avoir repris conscience"....

- Si vous le souhaitez, répondit Jules, mais donnez nous votre adresse au Portugal et nous serons heureux d’aller vous rendre visite là-bas. Mme Mendes nous donna l’adresse de leur maison...

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(°)Dans sa lettre de remerciement (cf.page 65), le Pr.Oulmont remercie A.S.M. qui lui a permis de sauver ses manuscrits. C’était sa fortune! Ils représentaient des années de travail!...Il est fort probable que dans le désarroi du moment, craignant de ne pas être compris, il trouva plus prudent de parler de sacs remplis d’or et de bijoux..?

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