LA CROIX

Plus Juste que Schindler

Heureuse idée qu'a eue le ministère, à l'occasion des modifications du bac, d'intégrer la notion de devoir au programme de philosophie de la série S (ex-C et D). Jusqu'à 1994 , seuls les littéraires (Série L) étudiaient cette notion; désormais "les scientifiques" aussi s'y frotteront. Bonne inutiative, puisque ces futurs techniciens, ingénieurs, medecins, chercheurs etc,..auront souvent à faire face à des problèmes éthiques qui se présentent fréquemment, on le sait, sous la forme de conflits de devoirs. Comment accrocher ce nouvel auditoire?

Sachant que plusieurs auront vu La Liste de Schindler, je compte introduire la nouvelle notion en leur disant qu'il y a mieux que Schindler, que ceux qui ont aidé des juifs pendant la guerre ont été parfaitement désintéressés et que, fonctionnaires, ils ont été capable de risquer leur carrière par obéissance à une loi intérieure (le sens du devoir par compassion pour autrui) qu'ils ont jugée supérieure à la loi qu'ils devraient en principe appliquer.
Un Suisse, un portugais et un japonais. Le premier, commandant de gendarmerie, opérant à Saint-Gall(frontière austro-helvéquitte); le second opérant à Bordeaux et permettant à 30.000 personnes (dont 10.000 juifs) de fuir la France en juin 40 vers le Portugal, à la grande fureur de Salazar; le troisième utilisant son poste de consul du Japon en Lituanie pour fournir, contre la volonté expresse de Tokyo, des milliers de visas aux juifs fuyant en 1940 la Pologne occupée.


Aristides De Sousa Mendes

Bien évidemment, sans concertation entre eux, les trois suivirent une loi intérieurs (d'ordre éthique) supérieure à toute loi extérieure(d'ordre légal ou reglementaire), perdirent ainsi leur poste comme prévu, vécurent le reste de leur vie et moururent(1) bien avant leur réhabilitation posthume, arrachée récemment à leurs gouvernements respectifs, grâce à l'acharnement d'associations créées pour cela!

Il y a deux manières de désobéir à la loi, par en bas, quand on désobéit, bien qu'elle soit juste, (cf les délinquants de tout poil), par en haut, quand on désobéit parce que la loi est injuste. Socrate en a su quelque chose (vis à vis de la loi athénienne), et la famille Maccabée (envers la loi grecque), et Sakharov (loi soviétique), et Von Stauffemberg (loi nazie) et...Jésus (loi Juive, cf.Jean 19,7) - sans parler de tous ceux qui ont agi de même et sont restés inconnus.

Certes, tous mes élèves n'auront pas affaire, adultes, à de tels problèmes de conscience. Mais comprendre à 18 ans qu'un devoir moral peut parfois l'emporter - aux risques et périls de l'intéressé, mais assumés librement par lui - sur le devoir professionnel, est un acquis qui ne saurait rester sans fruits.

par Étienne Got, professeur de Lycée. La CROIX L'ÉVÉNEMENT 11 Janvier 1995
(1) Paul Grüninger en 1972, Aristides de Sousa Mendes en 1954 et SenpoSugihara en 1986. Kant les aurait admirés.

1998 « Sous la plume du reporter apparaît dans toute sa désespérance la période troublée de la fin de la "drôle de guerre" et des débuts de la collaboration d'État vue de Bordeaux. Les réfugiés de "nationalité indéfinie" affluent par milliers. Traqués, ne se faisant aucune illusion sur le sort qui les attend s'ils venaient à tomber aux mains des nazis, ils ont tous l'espoir de fuir la France. Comment ? Avec quel visa ? Ce n'est pas le problème du Portugal qui a choisi la neutralité. Les ordres donnés à ses diplomates sont sans appel : pas de visas aux étrangers de nationalité indéfinie et aux Juifs expulsés de leur pays. Aristides de Souza Mendes, né d'une famille riche, nombreuse et très catholique, n'a pas pour habitude de désobéir. Mais "notre père nous a dit qu'il avait entendu une voix, celle de sa conscience ou celle de Dieu, qui lui dictait la conduite à suivre", témoignera plus tard l'un de ses fils. » (extrait de La République des Lettres, 1998)

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1999 « Quand, en septembre 1938, il s’installe à Bordeaux, quai Louis-XVIII, Salazar est devenu dictateur du Portugal. Après la défaite de mai-juin 1940, des milliers de gens venus de Paris, Riga, Varsovie, Anvers... prennent le chemin de l’exode. "Tous fuyaient les barbares dont l’ombre s’étendait maintenant sur toute l’Europe." Pour sauver leur vie ils avaient besoin d’une simple signature sur leur passeport. Un homme, Aristides de Souza Mendes, monarchiste de coeur et père de 14 enfants, va leur en accorder malgré les directives de Salazar. Il dira : "Je donnerai des visas à tout le monde, il n’y a plus de nationalistes, de races, de religions." "Juifs, catholiques, protestants ? On signe ! Apatrides ? On signe ! Russe ? On signe ! Allemand ? On signe ! "Le 8 juillet 1940, Aristides de Souza Mendes rentre dans son pays. Il passe en conseil de discipline. Privé de travail à l’âge de 55 ans, il s’éteint le 3 avril 1954. Les Israéliens se sont souvenus et ont planté un arbre dans l’allée des Justes à Jérusalem le 21 février 1961. Il ne sera réhabilité par son gouvernement que le 24 mai 1987 et il aura fallu plus de cinquante ans pour que Bordeaux se souvienne. » ( Pierre Lebedel, La Croix, 28 janvier 1999)

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