Le Témoignage de Otto De Habsbourg

Lettre adressée à Joana de Sousa Mendes le 18 Mai 1968

Mademoiselle,

L’Archiduc m’a recommandé de vous dire qu’il était profondément ému à la lecture du contenu de votre lettre, qui lui a rappelé les journées fatales et tristes de juin 40 à Bordeaux et spécialement de l’aide magnanime que votre défunt père, le Consul général du Portugal en France lui apporta à lui même et à toute sa famille. Et l’Archiduc a été enchanté d’apprendre, par les rapports des services d’information d’Israel à New York et par votre lettre que le gouvernement d’Israel profondément reconnaissant de l’attitude héroïque de votre défunt père vous a remis une médaillon commémoratif spécial au nom de Yad Vashem, l’Autorité de Jerusalem perpétuant la mémoire des Martyrs et des Héros.

Votre défunt père méritait vraiment une telle reconnaissance pour avoir sauvé la vie de nombreux milliers  de juifs lors de ces journées fatales et cela sans se soucier des conséquences sur sa propre vie.

L’Archiduc Otto de Habsbourg sera à jamais profondément reconnaissant envers votre père de la manière noble dont il l’avait aidé personnellement, dans ces moments dangereux, lui et toute sa famille en leur délivrant immédiatement les visas nécessaires pour le Portugal, si bien que le jour suivant l’Archiduc et sa famille se rendirent à la frontière espagnole et de là ensuite, le lendemain matin, en Espagne puis au Portugal.

En ce qui concerne certains détails de la noble assistance accordée par le consul Général Aristides  de Sousa Mendes, votre père, c’est un plaisir et un privilège pour moi de vous en parler, parce que je suis  allé à Bordeaux chez votre père. Le dimanche 16 juin 1940, l’Archiduc et la famille impériale, à savoir l’Impératrice Zita et cinq de ses enfants, la Duchesse de Parma, mère de l’Impératrice Zita et plusieurs autres proches parents de l’Impératrice, ensemble avec quelques uns d’entre nous accompagnant l’Impératrice se rendirent à Bergerac, (à cent kilomètres de Bordeaux) où le gouvernement français leur avait réservé quelques appartement dans un château. La famille impériale avait voyagé pendant la nuit, en provenance d’un endroit proche de Moulins, à la demande pressante du gouvernement français.

Le matin même de notre arrivée, l’Archiduc Otto accompagné de son frère Charles et de moi-même, nous nous rendement à Bordeaux pour voir un certain nombre de personnes haut placées et nous informer de la situation et des possibilités aussi bien que sur les intentions du gouvernement français. Il s’avéra immédiatement que le gouvernement demanderait un armistice et que dans ce cas la famille impériale courait le risque d’être remise aux allemands, si elle ne pouvait fuir avant. Mais les autorités compétentes du gouvernement français nous apporteraient toute leur aide et nous accordèrent sans aucune difficulté toutes les autorisations pour notre voyage vers la frontière espagnole et pour quitter la France. J’allais alors avec tous les passeports de la famille impériale et de ceux qui l’accompagnaient - nous étions 19 - au siège du Ministère des Affaires Étrangères français où tous les permis furent immédiatement accordés et tamponnés sur les passeports. Puis ce fut, je crois aux environs de 5 heures de l’après midi du jour suivant - 17 juin - après avoir vu l’Ambassadeur d’Espagne, que je me rendis au Consulat général du Portugal.

Il y avait dans l’escalier et probablement aussi à l’extérieur du bâtiment une foule de personnes demandant un passeport et qui étaient introduites aussitôt que possible dans les bureaux du Consulat. Je réussis à dire quelques mots à un fonctionnaire et fut immédiatement conduit auprès de votre père, qui fut très aimable et me dit:"Vu le nombre considérable de personnes à qui il donnait des visas, aussi vite que possible et qui avaient attendu déjà depuis si longtemps, il me demanda de revenir le voir à 10 heures quand le Consulat serait fermé, tous les fonctionnaires étant épuisés. Et votre père m’a dit qu’alors il donnerait, bien sûr et avec plaisir, tous les visas nécessaires. Votre père à cette occasion parla d’une façon particulièrement aimable de la famille impériale d’Autriche, de l’Archiduc Otto, de l’Impératrice Zita, et de la Duchesse de Parme qui était, par sa naissance membre de la Maison Royale du Portugal, la Maison de Bragança. Je me rendis donc de nouveau au Consulat Général du Portugal à 10 heures et votre père, bien que de toute évidence fatigué par l’énorme travail effectué, au long de cette journée et des précédentes, apposa personnellement le cachet sur tous les visas sur les 19 passeports que je lui présentai et les signa. J’ai pu dans ces courtes minutes apprécier la noblesse des sentiments de votre père qui avait décidé d’aider autant de réfugiés que possible à échapper au danger allemand. Parmi ces réfugiés il y avait beaucoup, d’autrichiens, juifs ou non, qui étaient partis d’Autriche eu égard à leur sentiment patriotiques en tant qu’autrichiens, et qui par conséquent, étaient menacés par les nazis qui avaient envahi l’Autriche deux ans auparavant.

Je demandais aussi à Aristides de Sousa Mendes d’avoir l’obligeance d’accorder des visas à des autrichiens connus personnellement de l’Archiduc et qui travaillaient en France, pour l’Autriche depuis deux ans et je donnais à votre père le nom de leurs chefs qui viendraient voir votre père le lendemain. Votre père donna sans détours la promesse de donner des visas à tous ceux qui en demanderaient et mentionneraient qu’ils travaillaient avec l’Archiduc; tous comme de nombreux milliers d’autres traversèrent l’Espagne et arrivèrent sains et saufs au Portugal.

Le 18 juin, l’Archiduc et sa famille, ainsi que le groupe au complet rejoignirent le lendemain la frontière espagnole, pour arriver ensuite au Portugal. La plupart d’entre eux eurent par la suite la possibilité de rejoindre les U.S.A. ou l’Amérique du Sud.

En terminant ce récit sur la noble attitude de votre père dont je fus personnellement témoin, je peux ajouter que l’Archiduc une fois arrivé à Lisbonne se rendit immédiatement au Ministère portugais des Affaires Étrangères et ce, malgré l’heure tardive, auprès de l’un des plus haut fonctionnaire du Ministère des Affaires Étrangères pour demander que l’on donnât aux consulats portugais de France des instructions pour que accorder des visas portugais aux réfugiés autrichiens qui les sollicitaient et l’Archiduc fit la même démarche auprès de l’Ambassadeur espagnol. Tous les deux répondirent qu’ils prendraient immédiatement les mesures nécessaires - et en fait, beaucoup de réfugiés venant de toutes les régions de France et d’Espagne purent ainsi arriver au Portugal en plus des milliers qui avaient été sauvés par la noble attitude du Consul Général de Bordeaux, Mr.Aristides de Sousa Mendes votre père.

A cette heure là, l’Archiduc n’avait aucune idée des si grandes difficultés que rencontreraient votre père à cause de l’aide courageuse qu’il accorda aux réfugiés, et ce n’est que beaucoup plus tard, lorsqu' il était aux Etats Unis depuis longtemps, que l’Archiduc Otto apprit cela . Il le regretta profondément alors qu’à ce moment là il ne savait rien des souffrances de votre père.

Permettez moi de terminer ce récit en vous disant encore une fois, chère Mlle de Sousa Mendes, que Mr. l’Archiduc ainsi que sa famille, et tout particulièrement l’Impératrice Zita d’Autriche, se souviendront toujours avec une gratitude profonde de ce que votre père fit pour eux, dans ces journées de juin 1940 ainsi que pour ces milliers de réfugiés qui livrés à eux mêmes étaient incapables de se tirer d’affaire. Puisse Dieu récompenser votre père, probablement maintenant auprès de lui, pour tout ce qu’il fit durant sa vie et particulièrement pendant ces journées de juin 1940. Je vous présente mes respects et mes salutations les plus sincères.

Votre dévoué, Henri Comte de Degenfeld.



Le pont d'Hendaye Frontière Franco Espagnole

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~