Lettre de Mme Marguerite Galimir
(épouse Rollin)


Ce 4 mars 1966

Cher Monsieur Alkalay,

Madame Joana de Sousa Mendes, fille de feu le consul portugais, m’a demandé de vous écrire cette lettre et de vous donner quelque information sur cet homme remarquable, qui a aidé tant de milliers de Juifs pendant les jours les plus sombres de la persécution d’Hitler.

Quand toutes ces familles sans ressources, attendant et suppliant qu’on leur donnât des visas qui sauveraient leurs vies, ne trouvaient rien que des portes closes, lui seul a ouvert les portes du consulat à Bordeaux et, avec l’aide de ses fils, il a travaillé nuit et jour pour délivrer des milliers de visas, contrairement aux ordres de son gouvernement qui étaient de s’adresser au Ministère de l’Etranger, parce qu’il savait qu’il n’y avait pas de temps à perdre.

Feu mon père, Mosco Galimir et moi-même avons été parmi ceux qui ont eu la chance d’obtenir des passeports et de rester au Consulat pendant deux semaines. Je me souviens encore que, chaque jour à l’heure du déjeuner, il arrivait des télégrammes du gouvernement de Portugal ordonnant son rappel. M. Sousa Mendes n’a jamais perdu confiance et espérait qu’il serait pardonné en raison de tout le bien qu’il nous faisait. Mais son gouvernement ne lui a pas pardonné.

Pendant l’occupation allemande de la France, grâce à nos passeports portugais, nous avons été protégés par les autorités françaises, et nous n’avons pas été envoyés en camp de concentration. Lorsque, quelques mois plus tard, après avoir reçu des Etats-Unis nos visas américains, nous sommes allés à Lisbonne, nous avons eu le grand plaisir et la satisfaction d’y revoir notre grand et bon ami. Il semblait soucieux et las. Quelques mois plus tard il a eu une attaque.

Nous sommes toujours restés en contact étroit avec sa famille et la plupart de ses enfants sont venus aux Etats-Unis, parce que la vie leur était trop difficile dans leur pays à cause du fait que le gouvernement portugais n’avait jamais pardonné sa désobéissance à M. Sousa Mendes, et mon opinion personnelle est que vous n’en obtiendrez jamais aucune information. Ils auront certainement honte d’avoir donné des ordres stricts concernant l’octroi de visas aux Juifs.

C’est avec des larmes dans les yeux que j’achève cette lettre, en vous remerciant de tout ce que vous ferez pour donner à cet humble grand homme une place d’honneur à l’INSTITUT DES JUSTES DU MONDE.

Sincèrement, Marguerite Rollin

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