Les Témoins

Luis-Felipe se souvient

"Comme vous me l'avez demandé, voici mes pensées et plus lointains souvenirs de mes parents, de mes frères et soeurs, de notre vie de famille et des évènements de Bordeaux à aujourd'hui, 1987.

"Je suis né à Tuy, en Espagne, en 1928, petit village antique situé sur la frontière entre l'Espagne et le Portugal. Mon père était alors Consul Général du Portugal à Vigo, le port maritime de la Galicie. Je suis venu au monde, avant-dernier d'une famille de 13 enfants. Mes frères et sœurs aînés m'ont raconté que j'étais un bébé très attendu et qui devint un enfant gâté par tous les membres de la famille et par notre très dévouée et inoubliable gouvernante Adélaïde.

Parmi mes aînés, il y avait quatre filles et sept garçons dont le plus âgé avait 19 ans.

Nés dans plusieurs pays au rythme de la carrière de mon père, ils avaient été éduqués en anglais et en portugais. En grandissant, j'entendis autour de moi une grande variété d'histoires exotiques du Zanzibar, du Kenya, du Brésil et de la Californie.

Chacun de mes frères et sœurs connaissait le pays de leur naissance. Alors il y avait les Portugais, les Africains, les Brésiliens et les Californiens. J'étais " o Gallego " le Galicien, étant né dans la province espagnole de Galicie.

Mon père était un véritable Portugais fier de son ascendance, un personnage très sociable et à l'écoute des problèmes de chacun.

Il avait un frère jumeau, César. Les deux étaient absolument identiques, ils s'habillaient de la même façon et leur forte ressemblance causait beaucoup de confusion dans la famille et la parenté, à leur grand plaisir.

L'un était optimiste et extraverti (Aristides), tandis que l'autre était plutôt pessimiste et introverti (César).

Leur père était juge à la cour supérieure de Beira Alta, une des provinces du nord du Portugal et le Droit était de tradition dans la famille.
Aristides et César furent tous les deux diplômés en Droit, en même temps et avec les mêmes résultats, de l'université de Coimbra, une des plus anciennes universités d'Europe. Après la pratique du Droit pendant quelques années, ils furent tous les deux admis dans le Corps Diplomatique.

C'est également de Coimbra qu'Oliveira Salazar, l'homme qui fut par la suite si intransigeant et si implacable envers les gestes humanitaires de mon père, fut diplômé quelques années après les jumeaux. Salazar était également natif de Beira Alta, d'une famille très proche d'une tante à nous.

Aristides était un mari et un père très affectueux, un coeur généreux caché sous les apparences de l'autorité que commandaient sa position et sa stature. Il était grand, plutôt fort de sa personne, avec un grand sens de l'humour, trouvant toujours le temps pour une bonne plaisanterie. Son épouse, ma mère, lui était entièrement consacrée, à lui, aux enfants et aux autres membres de la famille. De papa, j'ai hérité l'amour de la langue portugaise. Vivant dans les pays autres que le Portugal, il n'était pas facile de recevoir des leçons de portugais ailleurs qu'à la maison. Ma mère m'incitait à lire les classiques et autres textes portugais, me faisant faire des analyses de textes et des dictées.

Cabanas de Viriato était une ville charmante où tout le monde se connaissait. Pour les vacances, nous avions tous hâte de nous rendre au village ancestral de la province de Beira Alta au Portugal. Dans le village, nous avions notre domaine familial, la Quinta de Sao Cristovoa, un mélange de style français et portugais, avec une maison de couleur jaune. La bâtisse avait un toit de tuiles rouges, une mansarde gris ardoise et une grande cheminée portugaise sur laquelle dominait un coq ubiquiste.

Le cadre et le paysage étaient tout simplement magnifiques avec la Serra de Estrela en arrière plan (les montagnes des étoiles), les plus grandes et plus hautes montagnes du pays.

Notre maison avait trois étages et mesurait à sa base environ 20 m X 40m. Au rez-de-chaussée, il y avait l'entrée principale avec la blason familial peint au plafond ainsi qu'un imposant escalier qui bifurquait contre un galerie vitrée multicolore, un endroit pour la lecture et la relaxation.

A côté de l'entrée principale, il y avait la salle de jeux , la salle à manger de tous les jours, la bibliothèque et une salle de billard ainsi que plusieurs autres salles et aménagements. Au deuxième étage, il y avait la salle à dîner principale avec des fauteuils de cuir blasonnés et de la porcelaine pour les grandes occasions et les invités de marque.

A l'étage supérieur, il y avait toutes les chambres à coucher et la salle de prières.

A Cabanas de Viriato, nous rencontrions nos cousins des familles du côté de papa et de maman. Ces familles voyageaient également beaucoup et avaient toujours plein d'histoires fantastiques et exotiques à raconter. Bref, nous étions une bande joyeuse …. nous jouissions d'un statut social élevé et nous vivions dans l'abondance et sans souci.

En 1931, mon père fut nommé Consul Général à Antwerp (Anvers) en Belgique. Ce fut là, la plus riche et la plus gratifiante des missions de sa carrière. Jean-Paul, le treizième enfant de la famille est né à Louvain où nous avions déménagé surtout pour les opportunités qu'offrait cette ville avec ses institutions scolaires et universitaires. Les plus âgés étaient maintenant prêts à entreprendre leurs études universitaires tout en bénéficiant des autres facettes de l'éducation classique de l'époque, soit la peinture et la musique. Très souvent, mes parents et le reste de la famille se plaisaient à écouter des concerts de famille et des récitals. Ils avaient lieu le dimanche quand nous recevions (la plupart du temps) des amis à dîner.

La plupart du temps, des familles belges ou alors des amis étudiants, Canadiens, Américains, Chinois, Ukrainiens, etc. de l'Université de Louvain.

Il y avait également et non les moindres, des amis du collège (niveau secondaire) dont les plus jeunes parlaient le Flamand. La maisonnée était débordante d'activités. Papa étant, bien entendu, le maître de la famille, projetait l'image d'une personne très joyeuse, fière, qui blaguait tout le temps, discutant de tous les sujets de la journée avec les jeunes et étudiants prometteurs autour de lui.

C'était contre ce beau décor que s'installaient les nuages sombres du nazisme au-dessus de l'Europe. Nous étions dans les années trente et comme beaucoup de monde, nous étions de plus en plus conscient de la tragédie qui se préparait .

En 1936, nous avons déménagé à Anvers où nous vivions sur l'avenue Rubens, à côté de l'avenue de France, où mon père avait son bureau. C'est là que ma sœur (Isabelle), la seconde fille, se maria avec un collègue étudiant belge de l'Université de Louvain.

A Anvers, mon père était aussi le Doyen du Corps Diplomatique, et donc quelqu'un de bien connu dans la ville. C'est là que la famille devint de plus en plus sensible aux difficultés des Juifs en Allemagne.

Les voyages de famille se faisaient habituellement en train, ce qui nous imposait une discipline spartiate….. Celà correspondait à déplacer un régiment. C'est pourquoi papa avait un camion converti en autocar familial que nous appelions " l'Expresso dos Montes Herminios ", l'autre nom de la chaîne de montagne Serra da Estrella, d'après Hermes.

La famille fit plusieurs voyages grisants à travers l'Europe, plusieurs allers-retours au Portugal, et quelques fois en Allemagne et au Danemark. Là bas, les braves douaniers danois n'étant visiblement pas habitués à voir une si grande famille dans un véhicule aussi étrange consultèrent les autorités de l'Immigration durant plus d'une heure pour vérifier si nous étions une bande de malfaisants potentiels. Finalement, ils nous laissèrent passer vers ce qui fut un splendide voyage dans un des plus beaux pays d'Europe.

En 1938, Papa fut muté à nouveau, cette fois à Bordeaux en France. C'est avec regrets que nous avons quitté la Belgique après presque 10 années, laissant derrière nous plusieurs amis avec qui nous avons encore des contacts aujourd'hui. Nous avons voyagé vers Bordeaux avec notre nouvel autocar personnalisé.

A Bordeaux, la résidence familiale était située sur le bord de la Gironde au Quai Louis XVIII, à l'étage au dessus du Consulat Général du Portugal. Cet endroit aura plus tard une importance significative dans le développement des évènements puisqu'il deviendra un abri pour les réfugiés qui fuyaient les nazis. La famille appréciait bien la ville et cette région du sud-ouest de la France, avec ses températures douces et ensoleillées et plusieurs autres agréments. Je me souviens de ces beaux week-ends quand nous partions en pique-nique tout en visitant les châteaux de la région. Nous étions à peu près 18 assis dans l'autocar.

Un invité fréquent durant ces sorties était Monsieur Redeuil, un homme âgé de 82 ans à l'époque. Son intérêt pour la culture portugaise en avait fait un habitué des cercles portugais de Bordeaux.

Étant un véritable Bordelais, il connaissait la région mieux que quiconque et il devint pour nous le meilleur guide dont nous pouvions rêver.

En arrivant à chaque château et en visitant les caves à vin, mon père présentait sa famille ainsi que le plus âgé de ses fils, Monsieur Redeuil, ce qui nous faisait éclater de rire tout en intriguant le personnel des châteaux.

Un des plus beaux souvenirs de Bordeaux était le 14 juillet - Jour de la Prise de la Bastille, quand mon père participait aux cérémonies officielles avec son costume "queue de pie", en tant que représentant officiel du Portugal. A cette époque, certains des aînés avaient commencé à faire leur vie, étant soit mariés ou à l'étranger pour les études supérieures. Faisant parti des plus jeunes, j'allais au Lycée de Longchamps, Place Michel Montaigne.

Quand la guerre éclatât en 1939, mes parents décidèrent de nous envoyer au Portugal où nous serions plus en sécurité. Seuls quelques-uns des aînés restèrent à Bordeaux avec mes parents. Nous sommes donc retournés au Portugal avec notre Expresso dos Montes Herminios. Vint ensuite l'invasion de la Hollande, de la Belgique, du Luxembourg, et de la France par les Allemands, et le début de ce qui marquera définitivement le cours de la vie de notre famille.

Sans entrer dans les détails de l'histoire bien documentée d'émission des visas aux réfugiés à Bordeaux, j'aimerais relater ma propre relation avec mon père durant les années d'après Bordeaux jusqu'à mon départ pour le Canada.

Après les jours agonisants de Bordeaux, mes parents sont venus nous retrouver au domaine familial. La famille était à nouveau réunie. Il y avait avec nous deux ou trois familles de réfugiés de Belgique qui comme plusieurs, n'auraient normalement pas eu droit au visa. Peu de temps après, une annonce vint de Lisbonne attestant que mon père avait été congédié suite à ses actions de Bordeaux. Nous étions tous impressionnés, solidaires et fiers de lui et de notre mère.

De 1940 à 1945 nous sommes restés dans notre maison de campagne, espérant la fin de la guerre et la réintégration de notre père. Étant tellement anxieux de voir progresser les forces alliées vers la Victoire, deux de mes frères (Sebastian et Carlos) s'engagèrent dans les forces armées américano-britanniques en Angleterre.

C'est durant ces années que j'ai le mieux connu mon père. De lui, j'ai reçu un inestimable complément à mon éducation classique incluant l'histoire et les mathématiques.

Papa affichait toujours un fort degré d'optimisme et il était certain qu'après la victoire, le gouvernement réviserait son cas. Il espérait que Salazar, alors Ministre des Affaires Étrangères, reconnaîtrait le côté humanitaire de son geste plutôt que d'y voir un acte de défiance. Il ne perdit pas espoir malgré les refus répétés de Salazar qui était également Premier Ministre et qui scella le destin de mon père.

Mais c'est à la fin de la guerre que mes parents souffrirent le plus. Leur santé se détériorait rapidement. L'anxiété et le désespoir leur brisaient le cœur tandis que les conditions de vie matérielles s'empiraient d'année en année, puis de mois en mois. Il y en eut très peu parmi les anciens collègues professionnels ou amis et parents, qui leur tendirent la main en guise d'aide ou de compassion. Au contraire, les blâmes et les sarcasmes n'étaient pas rares, venant parfois même de très proches parents. Maman et papa souffrirent tous les deux dans la solitude au fur et à mesure que la famille se dispersait.

A la fin de la guerre, j'ai travaillé comme secrétaire pour mon père. J'avais appris la dactylo et j'écrivais ses lettres au gouvernement, aux membres de l'Assemblée Nationale, au Corps Diplomatique de Lisbonne, aux dirigeants supérieurs de l'Église catholique et à un nombre de personnalités proches de Salazar, pour instamment leur demander support et influence afin d'amener Salazar à adoucir ses positions. Je l'accompagnais quand il était reçu par les membres du Corps Diplomatique qui étaient poliment attentifs à ses requêtes. Mais en vain, le roc était inébranlable… et notre espoir se dissipa… De plus, à mesure que la santé de mes parents déclinait, j'agissais en tant qu'infirmier sous les conseils de leur médecin. J'ai fait tout ceci avec amour et dévotion. Maman mourut en 1948 et papa en 1954.

Suite au décès de ma mère et avec les encouragements de mon père, je suis venu au Canada pour refaire ma vie. Une ancienne connaissance, Monseigneur Alphonse-Marie Parent, alors secrétaire Général et plus tard Recteur de l'Université Laval, m'offrit son aide pour me permettre de faire un cours d'Ingénieur. J'ai donc navigué jusqu'à Montréal sur un cargo en octobre 1948. Me séparer de mon père fut une expérience des plus douloureuses, surtout lorsque je le vis se retourner…. J'ai continué à correspondre avec lui jusqu'à samort.

Jusqu'à ses derniers jours, il resta fidèle à ses idées sans jamais regretter ses actes altruistes. Un trait révélateur de sa personnalité fut qu'il refusa absolument toute compensation financière de la part des réfugiés demandant asile au Portugal. Il resta inflexible sur ce point.

Dans son ultime combat pour sa réinsertion, il nous demanda à chacun de faire connaître un jour la vérité sur la façon noble et généreuse dont le Portugal avait accueilli les milliers de réfugiés en juin- juillet 1940, résultant de son geste et en défiance aux ordres d'un homme insensible et sans cœur, d'un dictateur sur les traces de Hitler, de Mussolini et de Franco.

Les réfugiés furent très bien reçus par les Portugais dans toutes les villes et villages, chacun faisant de son mieux pour les aider et les accueillir, ce qui fut bénéfique pour la reconnaissance du pays par la suite et ce qui valut au Portugal d'être acclamé internationalement….

Mais le geste de mon père restait inconnu du peuple portugais et de la plupart des réfugiés qui ne réalisaient pas ce drame qui se déroulait pour Aristides et sa famille.

Pour moi et pour chacun de mes frères et sœurs, il est un héros, une personne dont je souhaite suivre l'exemple toute ma vie… et je suis débordant d'émotions quand je parle de lui à mes enfants, jeunes adultes d'aujourd'hui. Puisse le sacrifice de ce véritable fidalgo Portugais leur soit une source d'inspiration tout comme il l'est pour moi.

Au Canada, je suis devenu ingénieur. Je me suis marié et ensemble avec mon épouse Ruth, nous avons élevé une famille de trois enfants, une fille et deux garçons, jeunes professionnels aujourd'hui.

Nous sommes tous enthousiastes et heureux d'être invités à participer aux cérémonies de réintégration posthume et de remise de médaille par le Président Dr Mario Soares, qui se tiendront à Washington, DC, le 19 mai prochain (1987).

Aristides de Sousa Mendes avec sa famille
Rangée Avant : Carlos, Sebastien, Teresinha, Pedro Nuno
Rangée Arrière : Clotilde, Joana, Angelina, LuisFilipe, Aristides, Geraldo, Isabel

Souvenirs de l'un de ses fils, Luis-Felipe (Montréal, 1987) -
traduit par Gérald l'un de ses fils en 2006

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