Aristides De Sousa Mendes

"le Converti de Juin 40", mis en demeure d'agir dans la logique de sa foi de chrétien.

 

Plusieurs ouvrages (1) ont déjà rendu compte de ce Consul portugais de Bordeaux, Aristides Sousa Mendes, qui en Juin 1940, n’a pas hésité à désobéir aux ordres de Salazar, pour sauver de l’horreur des camps de concentration et d’une mort certaine, des milliers de réfugiés. On avance le chiffre de Trente mille...dont dix mille juifs.” La plus grande opération de sauvetage menée par une seule personne” affirme Yehuda Bruner, l’un des historiens de l’Holocauste. Occasion aussi d’entrer plus avant dans ce procés d’Aôut de 1940, et de connaitre les arguments invoqués par Sousa Mendes pour sa défense.

Tous les témoignages sont unanimes à souligner la bonté de cet homme hors du commun, sa bonne humeur, sa générosité, sa gentillesse...UN BON VIVANT avec lequel il fait bon vivre. D’autre part, ses biographes sont unanimes à le présenter comme un royaliste, un catholique conservateur, traditionaliste...

Tous font état de ces deux jours et trois nuits des 14, 15 et 16 juin 1940, durant lesquels Aristides va prendre la décision qui va faire basculer sa vie. Décision qui aboutira à sa révocation et qui fera de lui un Consul hors cadre, mis prématurément à la retraite, alors que dix de ses enfants sont encore d’age scolaire.

Mais, aucun d’eux ne fait état de la profondeur et de l’ouverture de sa foi de chrétien, de la connaissance qu’il avait de la Bible, en particulier des Évangiles et de l’influence que celle-ci va jouer dans le choix qui sera le sien et celui de son épouse. Changement radical intervenu au plus intime de leur vie personnelle, au cours de ces journées décisives des 15, 16 et 17 juin 1940.

Rui Afonso emploie le mot de “colapso”, un terme médical qui évoque la syncope , le désarroi d’un homme en proie à une terrible prise de conscience en présence de ses responsabilités, dans une situation sans issue. “Physiquement épuisé, au comble de l’émotion, il s’écroule sur son lit, où il demeurera 3 jours et 3 nuits” écrit-il à la page 73 de son ouvrage:”Um Homem Bon”. Puis après de longues digressions sur la situation politique de la France, à ce moment de son histoire, il donne la parole à son fils Sébastien.

Si ce dernier n’était pas présent à la scène il s’est efforcé du moins, dans cette première biographie, parue en 1951, de rassembler les témoignages de ceux qui avaient vécu, sur place l’évènement. Or, le récit qu’il nous livre, au matin de ce troisième jour c’est la joyeuse affirmation d’une décision irrévocable qui va à l’encontre de tout ce qu’a été la vie d’Aristides jusqu’à ce moment.

En langage chrétien, il s’agit proprement d’une conversion, d’un retournement complet par rapport à une attitude antérieure. Saint Paul qui a vécu une telle expérience en rend compte dans sa lettre aux Philippiens: “Toutes ces choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ...à cause de Lui, j’ai tout perdu et je considère tout cela comme ordures à cause de gagner Christ et d’être trouvé en Lui...(3. 7).

Comme nous l’avons dit, Aristides n’a pas attendu ce moment pour découvrir l’Evangile et la foi chrétienne. Né dans une famille chrétienne, il n’a pas besoin de lire les ouvrages d’apologétique, si nombreux à cette époque, pour se laisser convaincre intellectuellement de la vérité des dogmes professés par l’Église Catholique.

 
Il est chrétien de formation, de tradition et de conviction, il pratique sa foi chrétienne, ne manque jamais la messe du dimanche, il lui arrive même parfois d’aller à la messe durant la semaine. Quand il est en vacances à Cabanas, lui et son épouse, sont tous les matins à la messe de 7 heures. Il prie rosaire en main,(2) “fait la charité!”...

...A peine proclamé par Pie XI le dogme de le Royauté du Christ, le voilà qui se met en demeure de doter son village d’une monumentale statue du Christ-Roi ! Il la fait sculpter en Belgique et la fait transporter à Cabanas, ce qui, pour l’époque, suppose la mobilisation et la mise en œuvre de moyens hors du commun !

Chrétien traditionaliste et conservateur, c’est ainsi que la plupart de ses biographes nous le présentent. En réalité il est bien en avance sur son temps: La connaissance qu’il a de la Bible, en particulier des Evangiles, auxquels il a l’habitude de se référer, est là un fait qui n’est pas tellement courant à cette époque. L’ouverture au “Dialogue inter religieux” l’était encore moins ! . Chrétien convaincu et ouvert, en avance sur son temps, est-il pour autant un chrétien qui a mis toute sa vie en harmonie avec cet Evangile de Jésus Christ qu’il connaît, qu’il médite et dont il entend la lecture à la messe de chaque dimanche ?

Dans quelle logique se situe-t-il ? En effet on n’est pas chrétien parce qu’on pratique régulièrement, parce qu’on est d’accord avec les dogmes professés par l’Eglise Catholique, parce qu’on entend se situer comme chrétien dans la société de son temps. La foi n’est pas simplement une conviction intellectuelle ou morale, mais transposition, au dedans de soi-même d’une hiérarchie de valeurs, une manière de voir les choses, et de vivre les évènements de l’histoire, d’une manière différente. Soudain à la lumière de l’Evangile, on découvre que la vie n’a plus le même sens, que l’on se trouve dans une impasse et qu’il est urgent de passer sur “l’Autre Rive”...

“Les premiers seront les derniers”...
“Bienheureux les Pauvres”...
”Tu aimeras ton prochain, comme toi-même!”..
“Vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les Cieux, puis viens, suis-moi !”
”Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi-même que vous l’avez fait...”.

Les paroles de Jésus surabondent en boutades et paradoxes de ce genre. Boutades qui nous déconcertent!.. ”boutades”, sommes nous tentés de dire.! Mais n’est-ce pas ainsi que nous considérons de telles affirmations, sans prendre garde qu’il s’agit là d’une “Autre Sagesse”, d’une “Autre conception de la vie”, d’une “Autre logique” dans laquelle Christ nous provoque à entrer ? Nous admirons certes de tels propos..! mais sans prendre suffisamment garde que ces paroles sont “maîtresses de Vie”!.. Qu’il convient de passer aux actes, dans le quotidien de notre vie, pour “passer” de “ce monde” à “l’Autre”:

Le Royaume du “Tout Autre”..

Alors chante François d'Asise : “La seconde mort ne pourra leur nuire ! “ . Or c’est de ce “Passage” dont il s’agit quand nous parlons de conversion. Pour un “converti”, la vie n’a plus le même sens,”Toutes ces “choses qui étaient pour moi des gains, je les ai considérées comme une perte à cause du Christ !” , et pour ceux qui ont connu Aristides, c’est bien là ce qui s’est produit. “Dieu m’a parlé dira-t-il à ses fils”, et sans plus attendre il va s’employer à leur faire accepter les conséquences qui en résulteront pour chacun d’eux:

“Je ne sais ce que l’avenir vous réserve, à vous tous et à votre mère? Matériellement, la vie ne sera pas aussi brillante que ce qu’elle a été jusqu’à ce jour"... La vie ne sera plus aussi “brillante”, et en effet, c’est une vie brillante qu’Aristides a menée jusqu’à ce jour. Une vie brillante qu’il veut offrir à ses enfants: Une vie brillante, celle d’un “bon vivant”, écrira José Alain Fralon. Chrétien convaincu, certes, mais conscient de sa respectabilité et de son rang, il organise festins, réceptions et soirées, il dépense bien au delà de ses moyens et passera sa vie à revendiquer pour lui-même un poste qui lui donne droit à des honoraires plus élevés.

Pour maintenir son train de vie, il a besoin de nombreuses employées et s’il les traite avec simplicité, un peu comme des membres de sa propre famille, il entend bien être servi par un personnel fidèle et dévoué. Même une fois mariée, il n’accepte pas que sa fille Isabel “sorte de son rang”, pour apprendre à cuisiner. En effet comme membre d’une famille hors du commun, elle se doit de “tenir son rang”.

Même mariée, cela ne convient pas ! Ce n’est pas ce type d’éducation qu’il avait donné, à sa fille, à ses frères et soeurs. Comme eux, elle a fait des études et avait consacré le temps qui lui restait à l’étude de la musique. Avec eux elle avait animé soirées et réceptions.

Quand on visite ce qui reste de la majestueuse maison du “Passal” de Cabanas de Viriato, on imagine le train de vie, on mesure l’ambition de cet homme qui le plus naturellement du monde a trouvé normal de consacrer des sommes considérables à sa transformation. Il tenait cette maison, de sa femme, il en a fait une immense demeure de trois
étages, dotée d’un mobilier qui faisait l’admiration de tous ceux qui y étaient invités. Les travaux ont duré prés de 10 ans.! “L’ensemble est impressionnant”, écrit José Alain Fralon.

“En face de la grande porte d’entrée, un escalier de bois qui se divise en deux. A l’intersection, une première vitrine, avec tous les drapeaux de pays où Aristides a été en poste et où ses enfants sont nés. Les armoiries de la famille: deux aigles et deux épées, pour Abranches, un lion pour Castel Branco, des feuilles de figuier

pour Figueiredo et cinq ailerons pour Évreux - se retrouvent au plafond mais aussi sur les chaises qui entourent l’immense table d’une des salles à manger ...

Celle-ci n’est jamais assez grande. Non seulement la famille est nombreuse, mais Aristides a l’habitude de convier à déjeuner ou à dîner, tous ceux qui se trouvent au Passal au moment des repas. Cela fait tous les jours des tables de vingt ou trente convives. Le reste de la maison est à l’avenant, plusieurs bibliothèques, splendides, une chapelle, trois salons, dont un salon chinois, deux pianos Beckstein et un piano américain, six salles de bains, une chapelle, plus de dix chambres à coucher...”

“Au départ fait remarquer l’auteur, à la page 30, la maison est belle, bourgeoise, imposante, mais sans plus. Comme celle de César, par exemple, située à Mangualde... Aristides a voulu beaucoup mieux et a fait construire, non seulement un étage supplémentaire, mais une aile entière, juste à côté de la maison des domestiques”(p.30). Et pour réaliser de tels projets, il n’hésite pas à faire appel à la générosité de son frère, dont les appointements sont légèrement supérieurs aux siens. Sous ce rapport on ne s’émerveillera jamais assez de la grandeur d’âme et de l’affection de ce frère, qui ne sait comment résister aux sollicitations de son frère jumeau ! Mais sur ce chapitre de la générosité, Aristides n’est pas en reste sur son frère jumeau.

La générosité c’est un peu comme un bien de famille, mais avec, pour chacun, des expressions différentes. “Pour “Aristides, ce n’était pas une manifestation ordonnée, planifiée, c’était plutôt le “résultat d’un mouvement du coeur, spontané, un “débordement d’amour qui pouvait n’être “pas trés raisonné ni contrôlé, mais qui représentait sa réaction immédiate aux besoins “d’autrui. C’était plus fort que lui d’être généreux”, écrit José da Matta de Sousa Mendés, son neveu. "C’était un homme de “mains ouvertes”. Si ce n’est pas le lieu de faire l’apologie de mon père, dont je garde un impérissable souvenir, je me souviens bien du troisième frère, le cadet, mon oncle João Paulo; Il avait lui aussi une nature débordante pour les autres...au “risque, comme ses frères “d’oublier les priorités familiales. En effet, ils n’hésitaient pas à venir au secours des autres, sans mesurer toutes les conséquences qui en résulteraient pour leurs plus proches.”

Il y a tout lieu de penser que c’est à cette générosité spontanée qu’il faut attribuer les premières infractions à la fameuse circulaire 14. Cette circulaire du 11 novembre 1939, émanant du Ministère des Affaires Etrangères et qui interdisait à tous les consuls de délivrer des visas sans l’autorisation préalable de Lisbonne. C’est parce qu’il a été profondément ému par la situation d’Arnaldo Wiznitzer, de sa femme et de leur fils qu’il accordera son premier visa, en novembre 1939. Pour les mêmes raisons qu’il répondra aux instances d’Eduardo Neira Laporte, basque, commandeur médical de l’armée républicaine espagnole, interné à Rivière, de H.C.Wilensky, de Maria et Paul Miny en mai 1940...ainsi qu’à ces 17 belges et ces 3 polonais arrêtés à Vilar Formosa..!

...Pour chacun de ces cas, conformément aux directives reçues, il avait adressé une demande à Lisbonne, mais n’avait pas attendu la réponse pour délivrer les précieux visas. Le 13 juin 1940, il reçoit une nouvelle réponse négative de Lisbonne, cette fois elle concerne le Rabbin Kruger et sa famille, qui comme tant d’autres, ont été accueillis dans les locaux même du consulat. Mais en présence de leur déception et de leur désarroi, Aristides les assure que, une fois de plus, il fera tout le nécessaire pour leur accorder les visas qui leur permettront de quitter la France.

La réponse du Rabbin Kruger va tout remettre en cause: “Ce n’est pas seulement moi qu’il faut aider, mais tous mes frères qui risquent la mort”. Pedro Nuno qui, comme nous l’avons déjà “noté, assistait à la conversation, raconte:

Mon père sembla tout d’un “coup extrêmement fatigué, comme s’il avait attrapé une maladie fulgurante. Il nous regarda tous et alla se coucher. Il ne réapparaîtra qu’au matin du 17Juin, Mon père, raconte Pedro Nuno, s’est levé, comme rasséréné et plein d’une immense énergie. Il s’est lavé, rasé, habillé et puis, il est sorti de sa chambre, a ouvert la porte de la Chancellerie et a dit à haute voix:

 

"Désormais, je donnerai des visas à tout le monde, il n’y a plus de nationalité, de races, de religions”. Pedro Nuno raconte: “Notre père nous a dit qu’il a entendu une voix, celle de sa conscience ou celle de Dieu, qui lui dictait la conduite à suivre, que cela était très clair pour lui”. Que s’est-il donc passé durant ces deux jours et ces trois nuits? Qu’a donc fait ce catholique que l’on nous présente habituellement comme un “grand dévot”, un “traditionaliste” ? Selon la coutume de l’époque, Il aurait pu envoyer son épouse faire brûler des cierges, non loin de là, à l’église Saint Louis...Il aurait pu faire une “promesse” à la manière portugaise, prier les bras en croix ou se livrer à quelque autre pénitence, pour contraindre Dieu au miracle, ce Dieu Tout Puissant qui peut tout..!.

Mais Aristides est un familier de la Bible, Il croit en un Dieu de Bonté et d’Amour, un Dieu avec lequel il a l’habitude de dialoguer, un Dieu auquel il a l’habitude de dire sa détresse, il sait en effet qu’il est ce Père capable d’écouter et de comprendre ses enfants: “J’ai entendu... j’ai vu... et je suis descendu...va parler au Pharaon...pour libérer mon Peuple, dira-t-il à Moïse”(Ex.2). Un Dieu qui pour avoir créé l’homme libre, entend respecter cette liberté et faire appel à elle pour prendre les décisions qui s’imposent.. En effet c’est ainsi que témoins et historiens nous présentent ces deux jours et trois nuits d’angoisse et d’épuisement.

Deux personnes semblent avoir été présentes pour partager ses réflexions: Angelina, bien sûr et l’Ambassadeur Calheiros e Meneses qui, selon le témoignage de José Seabra, venait d’arriver de Belgique avec le Corps diplomatique. Il vient rendre visite à Aristides dans l’après midi du premier jour et on l’introduit dans la chambre d’Aristides. Tout laisse croire que les deux hommes ont parlé de la situation politique du moment... Les sujets ne manquaient pas, en ces jours tragiques de notre histoire ! Il serait étrange qu’Aristides n’ait pas fait état du drame de conscience qui était le sien, de la circulaire 14 et de tant de détresses dont il était chaque jour le témoin...

Mais à quoi bon imaginer et s’interroger sur le drame de conscience qui torturait Aristides, il est tellement plus simple de nous en tenir:

-1 - au texte qu’il rédigera lui-même pour sa défense lors du “Procés disciplinaire” et qui mettent en avant des raisons humanitaires et politiques.

- 2 - aux raisons qu’il donnera à ses enfants et à ses proches, en particulier lorsque il leur annoncera sa décision, au matin du 17 Juin, ainsi que la lettre qu’il écrira à son avocat, après le rejet de son recours. 



1 - Le texte de sa défense est datée du 12 Août 1940, l’une des plus belles pages de littérature humanitaire de l’Histoire:

“C’était réellement mon seul objectif, sauver tous ces gens, dont la souffrance était indescriptible: les uns avaient perdu leurs conjoints, les autres n’avaient aucunes nouvelles de leurs enfants, les autres avaient vu succomber des êtres très chers sous les bombardements allemands qui se renouvelaient chaque jour et ne ménageaient pas les fugitifs épouvantés... Enfin ceux dont le sort m’ inquiétait plus encore, ceux qui risquaient de tomber aux mains de l’ennemi.

“En effet parmi ces fugitifs, nombreux étaient les officiers des armées des pays occupés antérieurement: autrichiens, tchèques et polonais, lesquels auraient étés fusillés comme déserteurs; nombreux également les belges, hollandais, luxembourgeois, français et jusqu’à des anglais, qui auraient été soumis au dur régime des camps de concentration allemands; Il y avait des intellectuels éminents, des artistes de renom, hommes d’état, diplomates du plus haut rang, grands industriels et commerçants qui auraient subis le même sort.”

“Beaucoup d’entre eux étaient juifs. Ils avaient déjà été persécutés, et cherchaient, avec une très grande inquiétude à échapper à de nouvelles persécutions.

“S’ajoutait à ce spectacle, des centaines d’enfants, qui accompagnaient leurs parents, participaient à leurs souffrances, et à leurs inquiétudes, et qui réclamaient des soins que dans une telle situation, il n’était pas possible de leur donner. Enfin, pensons que toute cette foule qui, par manque de logement, dormait dans la rue, et sur les places publiques et de ce fait était exposée à toutes sortes d’intempéries.

“Tant de suicides eurent lieu, tant d’actes de désespoir, tant d’actes de folie dont j’ai été moi même le témoin! Tout cela ne pouvait que m’impressionner vivement, à moi qui suis le chef d’une famille nombreuse, comprenant mieux que personne à quels dangers sont exposés ceux qui sont privés de la protection d’une famille.

“De là mon attitude, uniquement inspirée par des sentiments d’altruisme et de générosité dont les portugais, à travers leurs huit siècles d’histoire, ont toujours su donner des preuves éloquentes, et qu’illustrent la vie de nos héros les plus accomplis.”

Il s’agit là, comme nous l’avons dit du discours officiel, en présence de ses juges. S’ il invoque longuement les raisons humanitaires, il le fait en soulignant les conséquences politiques d’un refus de sa part: les souffrances des femmes et des enfants, certes !.. mais aussi ces hommes d’État, ces officiers supérieurs, ces intellectuels et artistes de renom, ces diplomates de haut rang, ces commerçants et ”grands industriels”, comme autant de personnages auxquels le Portugal pourrait utilement recourir... pour des services futurs, sa défense ou son économie. En effet, devant ses juges il ajoutera: “J’ai toujours cherché à honorer la mission qui m’était “confiée j’ai toujours défendu l’honneur de notre nom et son prestige”; mais ce sont justement les plus éminentes de ces “personnalités qui ont recourues à moi comme représentant du “Portugal, personnalités éminentes de beaucoup de pays avec “lesquelles nous avons toujours entretenu les meilleures relations: “Hommes d’État, Ambassadeurs...etc.. “

Toutes ces raison sont vraies, mais on est en droit de se demander si ce sont elles qui ont provoqué le revirement d’attitude d’Aristides, et justifier une désobéissance qui mettrait en péril l’avenir de ceux auxquels il tenait par dessus tout: sa femme, l’avenir de ses enfants.

2 - Les raisons profondes il les donne justement en présence de son épouse, et de ceux de ses enfants qui étaient présents au matin de ce troisième jour: Nous tenons de Sébastien ces raisons profondes, elles s’enracinent dans sa foi de chrétien: “A ce moment, la porte s’ouvrit. Le Consul se trouvait dans son bureau. Il avait un air grave, de larges cernes bleues entouraient ses yeux, ses cheveux étaient devenus totalement blancs, aussi blancs que neige. A son côté, Angelina, son épouse. Nous étions tous bouche bée, y compris Oulmont, le professeur français, qui quelques secondes auparavant était au comble de l’excitation. Il venait de s’asseoir et regardait le Dr.Sousa Mendes.

Après quelques instants, celui-ci prit la parole:”Comme je vous en ai déjà informé, mon Gouvernement a formellement refusé toutes les concessions de visas à tous et à quelque réfugié que ce soit. Maintenant, tout est entre mes mains. pour sauver les milliers de personnes qui arrivent de toutes les régions de l’Europe pour trouver refuge au Portugal.

“Tous sont des êtres humains et leur statut dans la vie, religion ou couleur de la peau n’a pour moi aucune importance. Les clauses de la Constitution de mon pays, en ce qui concerne les cas qui se présentent aujourd’hui, disent qu’en aucune circonstance, la religion ou les convictions politique d’un étranger ne peuvent lui être opposées(...) s’ils cherchent refuge en territoire portugais.

“Je suis chrétien et comme tel, je crois que nous devons faire en sorte que ces réfugiés ne soient pas exterminés. Un grand nombre d’entre eux sont juifs, parmi eux, beaucoup d’entre eux ont des situations importantes qui, compte tenu de leur position sociale, en particulier comme dirigeants ont pris conscience de leur devoir de parler et d’agir contre les forces de l’oppression. Ils ont choisi de faire ce que, dans leur coeur, ils avaient résolu de faire. Maintenant, ils veulent aller là où ils auront la possibilité de continuer de lutter pour ce qu’ils considèrent juste. Je sais que ma femme est en plein accord avec le choix que j’ai fait et je suis certain que mes enfants comprendront et ne me feront aucun reproche si, pour avoir délivré des visas à tous et à chacun des réfugiés, je suis demain destitué de ma charge pour avoir agi ainsi, contre des ordres que je considère méprisables et injustes. Et ainsi, je déclare que je donnerai allègrement un visa à tous, quelque soit celui qui me le demandera. Mon désir est d’être avec Dieu contre l’homme, plutôt que d’être avec l’homme contre Dieu”.

Puis se retournant en direction du policier qui était à la porte, il lui dit: “Je vous prie d’arrêter la garde immédiatement. Je vous demande de rester là, uniquement pour le maintien de l’ordre, non pour empêcher qui que ce soit de venir vers moi....Et maintenant vous pouvez aller annoncer la nouvelle à tous ceux que vous rencontrerez”( 3 ).

Il se tourne alors vers quelques uns de ses enfants qui étaient présents: “Je ne sais ce que l’avenir vous réserve à chacun de vous et à votre mère? Matériellement la vie ne sera pas aussi brillante que ce qu’elle a été jusqu’à ce jour. Cependant, soyons courageux et gardons présent à l’esprit qu’en donnant à ces réfugiés une chance de vivre, nous aurons, une chance de plus d’entrer au Royaume des Cieux, car, ce faisant, nous ne ferons rien d’autre que d’observer les commandements de Dieu ”

Pedro Nuno était là, comme nous l’avons dit.:.”Ensuite, notre père nous a dit qu’il avait entendu une voix, celle de sa conscience ou “celle de Dieu, qui lui dictait la conduite à suivre, et que cela était très clair pour lui.” Affirmation qui revient plusieurs fois sur les lèvres de ses enfants...

Mais il est inutile de faire appel à quelque apparition ou révélation extraordinaire. Ce sont là, les paroles d’un croyant qui après avoir beaucoup prié, s’en remet à la volonté de Dieu, et il est certain que “l’appel intérieur” se fait beaucoup plus pressant lorsque il remet en cause des options qui, jusque là avaient pu apparaître comme essentielles.

Par contre, nous n’avons plus affaire ici à l’un de ces “débordement d’amour incontrôlé, mouvement spontané du coeur”, qui étaient naturels à cet homme de coeur et dont nous parle José, son neveu. Il s’agit cette fois d’un homme qui après avoir longuement prié et réfléchi s’en remet à la parole de Dieu et demande à ses enfants de participer à cette grande action de sauvetage: “Je suis chrétien et comme tel, je crois que nous devons faire en sorte que ces réfugiés ne soient pas exterminés”.

On a du mal à comprendre comment Rui Afonso, puisse s’étonner qu’il n’ait parlé de cette “révélation” qu’à ses propres enfants (p.93), alors qu’ils sont les premiers concernés. “La vie ne sera plus aussi brillante que ce qu’elle a été jusqu’à ce jour, leur dit-il, mais nous aurons quant à nous la possibilité d’entrer dans le Royaume de Dieu!”. Les raisons qu’il leur donne se fondent sur une foi qui leur est commune. Si Dieu lui a parlé, il lui a parlé comme il parle à tout homme en recherche de la volonté de Dieu, à travers cette parole écrite que représente la Bible et les Évangiles. Point n’est besoin pour cela de faire appel à quelque phénomène hors du commun, et il n’y a dans cette prise de conscience aucune “illusion démesuré ni prétention messianique” comme l'écrit Rui Afonso (O Homem Bom. page 93). Cette décision est tout simplement celle d’un chrétien qui, après avoir beaucoup réfléchi et prié, a décidé d’agir en conformité avec sa foi.

La lettre qu’il écrira à son avocat le 17 Juillet 1941 pour le remercier d’avoir bien voulu, assurer sa défense, dans son ultime recours devant le Suprême Tribunal, témoigne également de la connaissance qu’il a des écritures, auxquelles il a l’habitude de confronter sa vie et la joie qu’il ressent d’y avoir été fidèle.

Elle mérite d’être connue: “Le fait que le Tribunal, ait considéré mon attitude comme une désobéissance me remplit de joie. J’ai réellement désobéi, mais ma désobéissance ne me déshonore pas, et il explique :

Je n’ai pas obéi à des instructions qui, à mon avis, n’avaient pas d’autre but que de livrer des milliers d’êtres humains à la persécution et à la fureur hitlérienne”.

“Au dessus de ces instructions, il y avait, pour moi, la Loi de Dieu et c’est à cette Loi que j’ai voulu me soumettre, sans les hésitations ni la lâcheté d’un poltron. Le sens général de la religion se trouve dans l’amour du prochain. Etant chrétien, je n’ai pu me dérober à son emprise. Il est clair que le Sanhédrin devait me condamner. S’il avait reconnu que j’avais raison, cela aurait eu pour effet de compromettre le prestige du Grand Prêtre et le Sanhédrin se devait de le destituer, pour incapacité, incapacité qui fut décrétée contre moi-même, par cette sentance. Dieu acceptera mon sacrifice en décompte de mes péchès et imperfections qui sont nombreux”....

Cet avocat est par ailleurs un vieil ami qui connait ses sentiments. A lui, comme à ses propres enfants, il peut se référer à sa foi de chrétien(4). C’est un langage qu’ils connaissent bien, le langage d’un croyant, nourri de la parole de Dieu, heureux d’y avoir été fidèle et non “le langage exagéré d’un homme qui traverse une periode de dépression et de maladie.." comme l'interprète Rui Afonso (O Homem Bom p.265)”, mais le langage parfaitement conscient d’un chrétien qui se réfère simplement à la foi qui le fait vivre. Langage imprégné de références au Nouveau Testament qu’il n’est pas inutile de souligner (5). Autant de défis qui se fondent sur l’essentiel de notre foi: Dés là que Dieu a pris visage d’homme en Jésus Christ, il n’est plus besoin de monter sur la Montagne pour “Voir Dieu” et entendre sa parole. Depuis que Dieu s’est identifié à l’homme, tout homme qui souffre est Parole de Dieu qui nous interpelle:

“J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif et vous “m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez recueilli...” .

C’est en voyant Etienne, lapidé par ses bourreaux, que Saint Paul est interpellé pour la première fois. Etienne meurt sous ses yeux en pardonnant à ses bourreaux. C’est pour avoir continué sa sinistre tâche de persécuteur, que Dieu va s’adresser à Paul, cette fois d’une manière beaucoup plus incisive sur la route de Damas... Si bien que Paul ne sait plus, il interroge: “Mais qui êtes vous Seigneur ?”- “Je suis Jésus, c’est moi que tu persécutes”(Act.9.5)...

On pense aussi à St.François. C’est pour avoir surmonté son dégoût en présence des lépreux que sa vie a changé de sens et qu’une immense joie envahit son coeur. Ce fait l’a marqué si profondément qu’à la fin de sa vie, il le rappelle dans son Testament:..”Le Seigneur me donna ainsi, à moi frère François de faire pénitence: lorsque j’étais dans les péchés, il me semblait extrêmement amer de voir des lépreux. Et le Seigneur lui-même me conduisit au milieu d’eux et je leur fis miséricorde. Et en m’en allant de chez eux ce qui m’avait paru amer, fut changé pour moi en douceur de l’âme et du corps, après cela je tardais peu et je sortis du siècle...”

On est frappé de constater la similitude qui existe dans la manière dont Aristides a été interpellé par Dieu, celle de Paul, celle de François d’Assise et de beaucoup d’autres. Dieu se manifeste et les interpelle à travers les plus éprouvés de tous les hommes.

L’indicible joie qu’ils éprouvent ensuite leur confirme qu’ils ont enfin trouvé leur voie et cela est devenu pour eux une certitude.

Pedro Nuno nous dit: “Ensuite notre père nous a dit qu’il avait entendu une voix...et que cela était très clair pour lui”. C’est à travers la vision des souffrances de tous ces réfugiés fuyant la mort, qu’Aristides donne un sens nouveau à sa vie: Tous sont ses frères et pas seulement ces quelques notables pour lesquels il avait déjà transgressé les ordres venus de Lisbonne.

...Tous mes frères qui risquent la mort”, lui avait dit le Rabbin Kruger! C’est ainsi qu’il réalise sa conversion. Et tous les témoignages concordent pour dire que c’est dans une joie exubérante qu’Aristides a distribué visas et passeports. Son comportement est tellement extravagant, que Lisbonne envoie sur place l’Ambassadeur du Portugal à Madrid, Teotonio Pereira :“Il a perdu la raison”. Comme ce dernier veut le rappeler à l’ordre, Aristides lui répond: “N’est-il pas nécessaire d’être fou pour faire ce qui est juste? (6)

Mais, même longtemps après les évènements, Aristides ne perdra plus jamais cette joie, qu’accompagne la certitude d’avoir fait ce qu’il fallait faire, même dans les moments les plus difficiles.

Dans la Postface de la traduction portugaise du livre de José Alain Fralon, José le fils de César, écrit: “J’admire la décision qu’il a prise, mais j’admire plus encore le courage et la force avec laquelle il a du faire face, pendant 14 ans à tant d’injustices, tant de souffrances qui l’ont accablé.

Cela, sans garder rancune, et sans perdre sourire...”après avoir été battu de verges, les Apôtres quittèrent donc le Sanhédrin, tout heureux d’avoir été jugés dignes de subir les outrages pour Jésus Glorifié...(Act.5,42)

Souffrances, amertumes et épreuves en effet, furent nombreuses, mais l’essentiel était acquis: Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants étaient sauvés des tortures et de la mort...les portes du “Royaume des Cieux” lui étaient ouvertes, pour Angelina, pour lui, pour ses enfants,.dés lors qu’importait le reste !...

Angelina pouvait désormais faire la cuisine et se livrer, avec sa fille Isabel, à tous les travaux domestiques, au service de tous ces blessés de la vie ! Rui Afonso tient à le souligner: “Ce serait une erreur, que de minimiser le rôle tenu par Angelina dans la décision d’Aristides".

 

La bonté et la générosité d’Angelina étaient une évidence pour tous ceux qui la connaissaient, au même titre que les bonnes qualités de son mari. "C’était elle qui, de jour et de nuit était, sans cesse sur la brèche pour venir en aide aux plus éprouvés: “Elle qui préparait la cuisine, il lui arrivait même de les faire manger, de réparer leurs vêtements, de leur faire la lessive et même de faire leurs lits. En effet les domestiques étaient rentrées au Portugal à l’automne précédent, de manière que, c’est à elle seule, qu’il appartenait de faire face aux nécessités de tous ceux qui avaient été accueillis dans cette maison. Ils occupaient la totalité de la résidence du consul qui était située derrière les bureaux de la chancellerie”.

À son tour Pedro Nuno, présent sur les lieux, confirme: “Ils se sont installés sur les sofas, sur les fauteuils, il y en avait qui se couchaient par terre sur les tapis. Je me rappelle très bien de cette époque, et j’ai eu beaucoup de contacts avec ces réfugiés. A partir de ce moment-là, notre mère s’est consacrée, non seulement à ses enfants mais aussi aux réfugiés qui l’inquiétaient, indépendamment de leurs origines; ils allaient connaître la générosité et l’altruisme de cette femme qui avait déjà cinquante-deux ans. Dans de nombreux cas, elle les a assistés avec beaucoup de “tendresse, en leur donnant à manger et à boire. . . Même aux jours les plus difficiles, elle n’a “jamais reproché quoi que ce soit à mon père pour sauver les réfugiés...”(cité par José Alain Fralon p.117). Rui Afonso, lui-même commente: "Il est certain, qu’Aristides n’aurait pas pris une telle décision, “avec tous les inconvénients qui en résultaient pour la famille, si Angelina n’avait pas été d’accord et ne l’y avait encouragé”.

La “décision émanait d’une volonté commune”, ce qui n’était pas tellement courant à l’époque. Angelina se dépensera sans compter. Une fois partis de Bordeaux, à la mi-juillet, lui et son épouse laisseront dans leurs propres appartements, une douzaine de portugais et une famille juive...!

Arrivés au Passal, ils y retrouvaient la trentaine de réfugiés qu’ils avaient invités à y trouver l’hospitalité. Ceux qui n’avaient pas encore réussi à quitter le Portugal ou regagner Lisbonne. Ce sont les derniers beaux jours . . !

Dés le 1er Août, Aristides est obligé d’aller à Lisbonne où l’attend le procès disciplinaire qui va le destituer de sa charge. . . Destitué, il lui faudra attendre encore plusieurs mois pour savoir quel sera le montant de la rente que le Gouvernement accepte de lui concéder....

La vie est de plus en plus dure, les hypothèques se multiplient sur le “Passal”. En juin 1942, le mariage de Pedro Nuno et de Maria Adélaïde marque sans doute la dernière fête familiale. A Lisbonne, on voit souvent Fernanda... aller chercher de la nourriture pour Aristides et Angelina à la cantine de la Communauté juive. . . “Aristides s’épuise en démarches inutiles”, résume José Alain Fralon(p. 91).

En 1948, continue-t-il, à la page 97, “José et Manuel, les fils de César, qui sont internes au Lycée Académique de Lisbonne, rendent visite à leur oncle et à leur tante, dans leur petit appartement de la rue de Berne. Ce fut très triste, raconte José, nous étions stupéfaits de les voir ainsi. Ils étaient tous les deux très malades. “Tata Gigi” souffrait beaucoup. Leur fils Louis Felipe, totalement “dévoué, les aidait de son mieux. Ils manquaient de tout, même de lait, pour le petit déjeuner. Pourtant, comme si de rien n’était, Aristides plaisantait, demandait des nouvelles de nos études”.

En sortant, j’ai regardé Manuel et il a éclaté en sanglots”. Huit ans avaient passé depuis juin 1940.!

Le 16 Août 1948, Angelina meurt d’une congestion cérébrale. En partant, Angeline n’a qu’un seul regret : ne pas mourir entourée de tous ses enfants. En effet seuls l’aîné et le benjamin vivent au Portugal, Aristide travaille à Viseu et Joao Paulo à Lisbonne, les autres ont dû quitter le Portugal. Ils sont partis pour l’Afrique, les États-Unis ou le Canada, sur les conseils de leur père, parce qu’au Portugal, il n’y avait pour eux, aucun espoir de poursuivre leurs études ou de trouver du travail..

Un an plus tard, Aristides épousera Andrée, celle à qui il avait donné un enfant, la petite Marie Rose, alors âgée de huit ans et qui sera la dernière joie de sa vie. A ce moment il est déjà malade, paralysé du côté droit, depuis son attaque.

“On le voyait se promener, raconte Fernanda, appuyé sur Andrée, le bras paralysé, il voulait parler à tout le monde”. A trois reprises, il viendra à Ribérac voir sa petite fille. Elle sera le dernier témoin de la sérénité et de la joie paisible de son père : “C’était un bonheur de le voir et de vivre avec lui”.

Il est certain qu’au cours de ces huit dernières années, la situation financière d’Aristides était devenue catastrophique. Après son mariage en Août 1949, quand Andrée avait pris en charge cet infirme, qui était devenu son époux, c’est elle qui sera obligée de faire face aux besoins du ménage et aux inévitables dépenses qu’entraînait son état de santé. Et s’il est vrai qu’elle n’était pas spécialement douée pour une telle fonction, il serait injuste aujourd’hui de lui faire porter la responsabilité de la vente du Passal et de tout ce qui en faisait le charme: meubles, fauteuils, pianos, tentures, livres et tableaux. A ce moment déjà, Aristides était criblé de dettes et d’hypothèques.

Et qu’importait le prix ! tant qu’à faire, ne valait-il pas mieux que ce soient les gens du village qui en profitent! Enfin, le jour arriva, Janvier 1953, où le Notaire de Viseu prit la responsabilité de vendre aux enchères la maison elle même. La mise à prix correspondait au montant des dettes en cours. Il faut croire que les acheteurs n’étaient pas nombreux: 15.000 Escudos, le prix proposé fut accepté et le marché vite conclu. Un témoin de ce temps m’a dit: “le prix était dérisoire, “compte tenu de la maison, alors en parfait état et de la valeur des “terrains attenants. Il est vrai qu’Aristides était déjà assez fatigué. “Mais de toutes manières cela n’avait plus pour lui aucune importance.“Pour lui l’essentiel n’était plus là, et cela depuis longtemps !”... C’est cette petite phrase, prononcée sans prendre garde par un voisin, qui est à l’origine de cet article. La volonté aussi de souligner la foi de ce chrétien, cet homme de prière, attentif à chercher dans la parole de Dieu le sens profond de son existence et la volonté de passer aux actes.

fr.Bernard Rivière.

. ..fr.Bernard remercie tous ceux qui ont su trouver le temps de réagir sur le premier texte d’Août 1999: Les témoins: Pedro Nuno de Sousa Mendes, Sébastien Mendes, Antonio Moncade de S.Mendes, José da Matta de Sousa Mendes, Fernanda Jésus Silva, et quelques amis: Mgr.Charles Molette, Béatrice de Varines, fr.M.A.Santaner, João Dinis Lourenço, Michel Cabannes pour leurs bienveillantes remarques !.

- Notes ____________________________________________________________

(1) - Le Juste de Bordeaux Aristides de Sousa Mendes 120 pages, par José Alain Fralon - Éditions Mollat Bordeaux 1998 (Diffusion Seuil). - Um Homem Bom, Aristides de Sousa Mendes, o Walemberg português, par Rui Afonso 350 pages ( écrit en portugais)- Editorial Caminho - Lisboa 1995

Le “converti” de Juin 40, pour souligner la foi profonde de ce chrétien qui, au delà du train de vie d'un aristocrate, allait ètre confronté à un choix peu commun. Son propre bonheur, celui de son épouse, de ses 12 enfants...et la vie de ces multitudes d’hommes de femmes et d’enfants qui fuyaient l’horreur des camps de concentration ...! Les arguments qu’il développera pour sa défense, en présence de ses juges, méritent par ailleurs d’être connus.

(2) -”Le Wallemberg portugais”: Aristides de Sousa Mendes par Rui Afonso ( en français ) dans la “Revue d’histoire de la Shoa” Janvier/Avril 1999, pages 7 à 28.

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(2) (“rosaire en main”) Comme nous le rappellera José, le fils de César, dans la Postface de l’édition portugaise du livre de José-Alain Fralon,.la prière du rosaire (le chapelet) était une vieille tradition familiale. Il parait opportun de souligner qu’il ne s’agit pas là d’une simple “dévotion”: récitation d’”Ave Maria” inlassablement répétés. “Dire le Rosaire” c’est une manière de prier en se remémorant l’Evangile, en revivant dans sa mémoire, les unes aprés les autres, toutes les étapes de la vie du Christ.C’est demander à Marie qui a été présente à tous ces évènements, de nous aider à mieux comprendre, ces mystères de Joie, de Souffrance et d’Espérance... Marie-Rose se souvient, elle aussi, c’est J.A.Fralon qui la cite à la page 105 de son ouvrage: ”...tous les jours en début d’aprés-midi, il sortait son chapelet et priait longtemps.”... repassant ainsi, dans sa mémoire et dans son coeur, ces mystères de Joie, de Souffrance et de Résurrection dont il se savait participant, dans le concret de sa propre vie. _______________________________________________________________________________

(3) Rui Afonso, à la page 96 do Homem Bom” cite un passager du “Cactus et l’ombrelle”,(Paris Guy Authier 1997), l’auteur : Lucie Matuzewitz. raconte la conversation de son mari, Joseph ,avec le Rabbin Kruger: “...En plus de tout cela, concluait le Rabbin, il y a quelques jours que “je vis dans l’appartement du Consul; Il est avec moi d’une très grande amabilité. Il me dit: “Allez sur les places de la ville où sont réunis tous les réfugiés qui veulent laisser la France “et dites-leur: que je donnerai à tous des visas pour le Portugal. Je n’en ai pas le droit, “puisque j’ai reçu des instructions pour n’en donner qu’à ceux qui ont des visas pour “l’au-delà de l’Atlantique. Je sais que je vais perdre mon poste, mais je donnerai au Portugal, ma Patrie, l’honneur d’accueillir les réfugiés juifs pour effacer le crime des années 1497, quand le Portugal, soutenu par l’inquisition, a expulsé les juifs, de la même manière que l’Espagne. (p.231-232)”.

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4)Un langage imprégné de la parole de Dieu: Cette opposition entre “donner à ces réfugiés la possibilité de vivre” et “pratiquer les commandements de Dieu” peut nous déconcerter, mais d’une part il y a lieu de se souvenir que l’idéologie royale sous-tendait la théologie de l’époque. Dés lors pour ces théologiens, on ne pouvait prétendre obéir à Dieu sans obéir à ceux qui le représentaient sur la terre: les parents certes, mais aussi l’Autorité, qu’elle soit civile ou religieuse. Dans sa lettre aux Romains, Saint Paul semble leur donner raison:“En effet, écrit-il au début du Chapitre 13: “Que tout homme soit soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’a d’autorité que par Dieu, et celles qui existent sont établies par lui” (13. 1 à 5). Mais il ne tarde pas à ajouter: “N’ayez aucune dette envers qui que ce soit, sinon de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime son prochain a pleinement accompli la Loi. En effet les commandements...se résument dans cette parole: “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Mais l’Evangile surabonde en affirmations semblables...Notons simplement la réponse de Jésus aux aspirations de ce notable qui prétend avoir observé les commandements de Dieu, dés sa jeunesse et qui souhaite vouloir en faire plus, pour : “être parfait” - Alors, lui dit Jésus: “ce que tu as, vends-le, distribue-le aux pauvres et tu auras un trésor dans les Cieux; puis viens, suis-moi”.(Luc.18, 22; Mat.19, 16-22...)

# - Au chapitre 5, verset 41 des Actes de Apôtres, il y est question de Pierre et des apôtres qui, après avoir été battus de verges, quittent le Sanhédrin, tout heureux d’avoir été trouvés dignes de subir des outrages pour le Nom de Jésus Glorifié”. Et malgré l’interdiction qui vient de leur être signifiée à nouveau ...” ils ne cessaient d’enseigner et d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus Méssie”.

# A plusieurs reprises dans les Actes, nous retrouvons cette expression:” Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes:..”(5.29) ou encore: ”Qu’est-ce qui est Juste aux yeux de Dieu: vous écouter ou l’écouter Lui...”?( 4. 19).

# Et quand nous entendons Aristides déclarer: “Tous sont des êtres humains et leur statut dans la vie, religion ou couleur de la peau n’a pour moi aucune importance“, comment ne pas se souvenir des paroles de Paul aux Galates: “Il n’y a plus ni juif ni grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme; car vous tous, vous n’ètes qu’un en Jésus Christ”(3.28) et dans sa lettre aux Colossiens il y ajoute les incirconcis, les Scythes et les barbares...(3.11). ________________________________________________________________________

(6) C’est la réponse de S.Paul à son juge: Actes des Apôtres 26,24, mais c’est aussi un thème qui revient très souvent dans la 1re aux Corinthiens 2/7-8; 1/18-19, 3/18, 4:10

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