Le Témoignage de César Mendes

Le 5 Octobre 1967, lors de la remise de la médaille de Yad Vashem à la famille,
César était là, le deuxième à droite, entre John Paulo et Joana.


Le témoignage de César

Il était le neveu d’Aristides de Sousa Mendes.

"Pendant l’année 1939, je vivais à Varsovie, où mon père était alors en poste comme ambassadeur du Portugal.

"Pour poursuivre mon projet de continuer mes études musicales avec Jacques Thibaud, je dus quitter Varsovie et me rendre à Paris où je passais seulement quelques mois car mon professeur se rendit à Saint Jean de Luz pour l’été et je l’y suivis à sa demande. En 1940, l’invasion allemande progressait en France. Après la chute de Paris, j’eus la bonne surprise d’une visite de mon oncle. Il était alors Consul Général du Portugal à Bordeaux. Avec l’avance de l’armée allemande, tous les produits devenaient rationnés et l’essence était entièrement réservée aux voitures allemandes. Mon oncle avait besoin d’essence et aussi d’une voiture. Puisque j’habitais à ce moment dans la ville qui n’était pas encore occupée par les allemands, il me fut facile de trouver ce qu’il souhaitait. Mon oncle se rendit à Bayonne, située à une vingtaine de kilomètre de Saint Jean de Luz, pour prendre, avec le Consul de cette ville certaines dispositions concernant les réfugiés.

"Quelques jours plus tard la situation empira à Saint Jean de Luz où panique et terreur se firent sentir. les gens abandonnaient leurs biens pour fuir le terrorisme nazi. Les parkings et les avenues étaient jonchées de voitures abandonnées parce que là aussi on ne trouvait plus d’essence. Partout c’était la désolation. Dans ces circonstances, j’interrompis mes études. Jacques Thibaud souffrait beaucoup de la mobilisation de ses fils et je décidai de rejoindre mon oncle.

"Un peu plus tard, quand j’arrivai à Bordeaux et me rendit au Consulat du Portugal, je remarquai qu’une grande foule de réfugiés se dirigeait dans cette direction, avec pour but: le Consulat du Portugal.

"Plus j’approchais du Consulat et plus la foule était dense.

"Ils voulaient obtenir à tout prix des visas pour se rendre au Portugal.

"Depuis le 10 Mai 1940, jusqu’à l’occupation de la ville, le salon et les bureaux du Consul furent à la disposition des réfugiés, des dizaines d’entre eux , des deux sexes, de tous ages et surtout des gens âgés et malades.

"Ils entraient et sortaient, il y avait des femmes enceintes qui ne se sentaient pas bien, il y avait des gens qui avaient vu, sans pouvoir se défendre, leurs parents mourir sur les routes , tués par les canons qui tiraient depuis les avions. Ils dormaient sur des chaises, sur le plancher, sur des couvertures... aucun contrôle n’était plus possible. Même les bureaux du Consul étaient bondés de réfugiés épuisés, fatigués à en mourir parce qu’ils avaient passés des jours et des nuits dans la rue, dans l’escalier et enfin dans les bureaux. Ils ne pouvaient plus satisfaire leurs besoins , ne mangeaient ni ne buvaient de peur de perdre leur place dans la queue, ce qui arrivait pourtant et provoquait des troubles. En conséquence les réfugiés avaient mauvaise mine, ne se lavaient plus, ne se peignaient plus, ne changeaient plus de vêtements et ne se rasaient plus. La plupart n’avaient pas d’autre vêtement que celui qu’ils portaient sur eux.

"Les incidents prenaient de telles proportions qu’il fallait demander à l’armée de maintenir l’ordre. Dans chaque pièce et dans chaque bureau, il y avait un soldat. Ces soldats étaient sous les ordres d’un sergent. A cette époque la chancellerie occupait le premier étage d’un immeuble Quai Louis XVIII et elle l’occupe encore. Les allées latérales, la porte d’entrée et le grand escalier qui menait à la chancellerie étaient bondés de centaines de réfugiés qui restaient la nuit et le jour à attendre leur tour. La discipline était assurée par les soldats. A la chancellerie on travaillait toute la journée et une partie de la nuit. Mon oncle tomba malade épuisé et fut obligé de se coucher. Il pesa le pour et le contre et décida de donner toutes facilités sans distinction de nationalité, de race ou de religion et d’en supporter toutes les conséquences. Le voilà qui se lève, mu par "un pouvoir divin", selon ses propres paroles et qui donne des ordres pour délivrer des visas gratuits à tout le monde.

"Aristides de Sousa Mendes apprit que le Consul de Bayonne n’obéissait pas à ses ordres, il décida de s’y rendre lui-même. Les réfugiés l’accueillirent lui même avec beaucoup de joie et un nouvel espoir de salut, en effet le consulat de Bayonne était sous la juridiction du consulat de Bordeaux. Mon oncle se rend alors en voiture jusqu’à la frontière pour aider les réfugiés "sur le terrain". De là il va à Saint Sébastien pour rencontrer l’Ambassadeur du Portugal à Madrid qui l’insulte, mais mon oncle ne renonce pas et continue son action humanitaire en sauvant des réfugiés jusqu’au dernier moment où il fut rappelé à Lisbonne.

"Avant mai 1940, le gouvernement portugais accordait ou refusait des visas, mais cela prenait du temps et ensuite quand les réfugiés affluèrent ce n’était plus la peine d’écrire et il devint nécessaire de télégraphier mais le gouvernement cessa de répondre et en conséquence, le travail de la chancellerie concernant les passeports et les visas resta en attente, de sorte que le nombre de réfugiés augmenta de façon effrayante et rendit la situation extrêmement dramatique. C’est alors que mon oncle se décida à aider tous les réfugiés.

"Je me souviens de quelques anecdotes concernant des réfugiés célèbres: Charles Oulmont, écrivain et professeur à la Sorbonne, s’installa dans la maison de mon oncle, mangea avec nous à la cuisine et dormit dans une des chambres. Ce Monsieur ne quitta plus son pyjama depuis son entrée dans la maison, cette même nuit où Bordeaux fut bombardé et où 500 personnes furent tuées. Il vivait dans la terreur mortelle d’être pris par les nazis, mais sa peur était justifiée car il avait écrit contre le régime d’Hitler. Sa fortune était immense et consistait en quatre sacs de pommes de terre plein d’or pur. Pour convaincre mon oncle de lui accorder des visas il lui promit la moitié de sa fortune. Mon oncle lui refusa l’offre, mais lui accorda les visas.

"Un jour un ambassadeur français se jeta à genoux et supplia mon oncle de lui accorder des visas pour lui-même et pour sa famille, lui rappelant qu’il avait des filles qu’il voulait sauver. Il était midi et mon oncle, ma tante et moi étions en train de déjeuner dans la cuisine. Quand l’ambassadeur arriva pour le rendez-vous que mon oncle avait prévu. Mon oncle, toujours plein d’égards pour tout le monde, interrompit son repas, seul moment où il pouvait compter être seul avec sa famille. J’ai mentionné la cuisine car la salle à manger et le salon ne nous servaient plus: ils avaient été consacrés aux réfugiés".

César Mendes

A l'occasion de l'hommage du Parlement Européen(1998), les enfants et petits enfants d'Aristides de Sousa Mendes se sont retrouvés à Strasbourg.