17 juin 2007 à l'Eglise Saint Louis de Bordeaux

(Paroisse d'Aristides de Sousa Mendes en 1938 - 1940

HOMELIE DU CARDINAL RICARD

au cours de la MESSE CELEBREE

EN MEMOIRE

D'ARISTIDES DE SOUSA MENDES

en présence de sa fille, de ses enfants, petits et arrières prits enfants.

Chers frères et sœurs dans le Christ, Chers amis,

Au milieu des tentations qui sont les nôtres, il y a des vies qui sont comme des signes de Dieu, des rappels vivants de ce que doit être un disciple du Christ, un témoin de l'Evangile. La vie d'Aristides de Sousa Mendes en est une, et une particulièrement éloquente.

En effet, plusieurs tentations aujourd'hui nous guettent. Nous voulons fuir ce que pourrait avoir de trop dérangeant l'Evangile.
La première de ces tentations est de faire une séparation entre religion et vie quotidienne. On cantonne alors la relation à Dieu dans le seul domaine de l'intime, de la prière, des rites et de l'appartenance religieuse. Moyennant quoi, on peut vivre avec une toute autre logique de vie, de tout autres valeurs dans les autres domaines de son existence.
La deuxième tentation est d'édulcorer l'Evangile, d'en faire un résumé de valeurs généreuses, mais qui, si possible, ne sont pas trop difficiles à mettre en œuvre, un humanisme tolérant, gentillet, qui, surtout, ne vous coûte pas trop. A une époque où on assiste à une recherche de bien-être personnel et au " crépuscule du devoir " (Lipvetski), ne nous posons surtout pas de questions qui nous " empoisonneraient " la vie.

La troisième tentation est d'esquiver les décisions difficiles, en invoquant des raisons qui ne sont pas si bonnes que cela : déontologie professionnelle, obéissance due à l'Etat, préoccupation première de sa vie familiale.

Or, le Seigneur vient nous dire :

- que c'est toute notre existence qui doit être la réponse à l'amour de Dieu, pas seulement une dimension de notre vie.
- que l'Evangile est exigeant. Il implique des choix, des décisions graves à prendre. L'esprit des Béatitudes n'est pas de la guimauve. Il faut suivre le Christ dans sa passion et cela peut nous amener à vivre des choix crucifiants.
- que rien ne doit étouffer la voix de notre conscience.

Ce sont sur tous ces points que la vie et les décisions prises par Aristides de Sousa Mendes sont une puissante interpellation pour nous aujourd'hui. C'est en deux jours et trois nuits, les 14, 15 et 16 juin 1940 que Sousa Mendes, qui était consul du Portugal à Bordeaux, va mûrir la décision qui va faire basculer sa vie.

Bordeaux est alors une étape importante pour tous ces réfugiés qui fuient la persécution nazie et l'invasion des troupes allemandes. Ils sont très nombreux et parmi eux, il y a des milliers de juifs. Ils cherchent à fuir, souhaitent passer en Espagne, gagner le Portugal pour, éventuellement, s'embarquer vers le Nouveau Monde. Ils demandent des visas. Le Consul du Portugal en avait accueilli quelques-uns, dont le rabbin Kruger et sa famille. Pourtant, le Ministère des Affaires étrangères du Portugal avait informé les consuls par la circulaire du 11 novembre 1939 qu'il leur était interdit de délivrer des visas sans l'autorisation préalable de Lisbonne. Devant les réponses négatives reçues, le Consul Sousa Mendes avait décidé de passer outre. Mais fallait-il aller plus loin ? Une parole du rabbin Kruger l'avait interpellé : " Ce n'est pas seulement moi qu'il faut aider, mais tous mes frères qui risquent la mort. " Fallait-il vraiment aider tout le monde ou au moins le plus possible ? Fallait-il enfreindre aussi ouvertement les consignes de l'Etat ? Un Consul ne doit-il pas d'abord faire respecter les intérêts, les lois et les décisions du pays qu'il représente ?

Allait-il apparaître comme un mauvais consul ?

Sousa Mendes pressent également les conséquences de sa décision : il risque la révocation, la fin de sa carrière consulaire, l'opprobre d'un certain nombre de ses concitoyens (et nous savons le temps qu'il faudra à sa réhabilitation). Il entrevoit les conséquences financières de sa décision sur sa famille, sur sa femme, sur ses enfants, sur lui. Lui encore pourrait supporter les conséquences de son choix mais ses proches…. ? Il ne leur cache pas les conséquences de la décision qu'il prend : " Je ne sais ce que l'avenir vous réserve, à vous tous et à votre mère ? Matériellement, la vie ne sera pas aussi brillante que ce qu'elle a été jusqu'à ce jour… " Il sent bien que seront finis, un certain train de vie, les réceptions, un personnel nombreux, l'entretien de la majestueuse maison du " Passal " de Cabanas de Viriato, au Portugal.

Dans une situation pareille certains auraient fait taire leur conscience, se seraient retranché derrière le devoir de réserve, l'obéissance à l'Etat, les obligations professionnelles. D'autres auraient discrètement signé quelques visas tout en ménageant l'avenir de leur carrière. Surtout, pas de risques, pas de vagues… !

Lui fait un autre choix. Sa conscience l'appelle à sauver le plus grand nombre. Rien ne doit passer avant une solidarité avec tous. Sa décision est prise. Il l'exprime ainsi : " Tous sont des êtres humains et leur statut dans la vie, religion ou couleur de la peau n'a pour moi aucune importance…Je suis chrétien et comme tel, je crois que nous devons faire en sorte que ces réfugiés ne soient pas exterminés. Un grand nombre d'entre eux sont juifs. Parmi eux, beaucoup d'entre eux ont des situations importantes qui, compte tenu de leur position sociale, en particulier comme dirigeants ont pris conscience de leur devoir de parler et d'agir contre les forces d'oppression. Ils ont choisi de faire ce que dans leur cœur, ils avaient résolu de faire. Maintenant, ils veulent aller là où ils auront la possibilité de continuer de lutter pour ce qu'ils considèrent juste….Ainsi je déclare que je donnerai allègrement un visa à tous, quel que soit celui qui me le demandera. Mon désir est d'être avec Dieu contre l'homme, plutôt que d'être avec l'homme contre Dieu. " Il va contribuer à donner quelques 30.000 visas dont 10.000 à des juifs. En route vers le Portugal, il continuera à signer des visas, à Bayonne, à Hendaye. Il aidera des milliers de réfugiés à franchir la frontière espagnole.

Comme il l'avait pressenti, il sera invité à se justifier à Lisbonne. Il sera radié de la carrière diplomatique, condamné et réduit financièrement à une portion congrue. La pauvreté sera au rendez-vous pour lui, pour sa femme Angelina qui avait été pleinement solidaire de sa décision, pour ses enfants dont la plupart sera forcés à émigrer. Lui qui avait tant fait pour les réfugiés, il deviendra un réfugié dans son propre pays. Plus d'une fois, lui et sa femme s'adresseront pour manger à la cantine du foyer juif de Lisbonne.

En lisant le témoignage de sa vie, on peut se poser la question :
où notre Consul du Portugal a-t-il puisé la force de prendre la décision qu'il a prise en juin 1940. Lui-même nous donne la réponse : dans sa foi. En 1941, devant le Suprême Tribunal à Lisbonne, il affirmera sans détour : " Le fait que le Tribunal ait considéré mon attitude comme une désobéissance me remplit de joie. J'ai réellement désobéi mais ma désobéissance ne me déshonore pas. Je n'ai pas obéi à des instructions qui, à mon avis, n'avaient pas d'autre but que livrer des milliers d'êtres humains à la persécution et à la fureur hitlérienne. Au dessus de ces instructions, il y avait, pour moi, la Loi de Dieu et c'est à cette loi que j'ai voulu me soumettre, sans les hésitations et la lâcheté d'un poltron. Le sens général de la religion se trouve dans l'amour du prochain. Etant chrétien, je n'ai pu me dérober à son emprise. " Sousa Mendes sait qu'il ne suffit pas de dire " Seigneur, Seigneur " pour entrer dans le Royaume de Dieu mais qu'il faut accomplir au quotidien la volonté de Dieu (cf. Mt 7, 21). Il se veut le disciple de Celui a voulu se faire le compagnon de route de tout homme, ce Christ qu'on ne peut rencontrer qu'en accueillant le prochain : " J'ai eu faim, dit Jésus, et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez recueilli…. " (Mt 25, 35)

Quel merveilleux témoignage donné à l'Evangile que cette vie

et ces choix radicaux de Sousa Mendes !

1) Il vient nous rappeler que l'obéissance à l'Etat qui est une juste exigence de notre vie en société n'est pas pour autant un absolu. Elle est conditionnée par le respect des droits humains les plus fondamentaux. Ceci est vrai en France, en Europe, dans le monde. On ne peut pas aujourd'hui admirer ce qu'a fait Sousa Mendes sans rester nous-mêmes vigilants sur le respect de la personne humaine de sa conception à sa mort et sur le traitement des réfugiés, des demandeurs d'asile et des sans papiers.

2) On oppose parfois obéissance à Dieu et écoute de la voix de sa conscience.
Le témoignage de Sousa Mendes montre qu'il n'en est rien. Il met au contraire en évidence, à travers sa foi chrétienne, que la voix de Dieu peut au contraire éclairer la conscience et affermir le courage de celui qui a une décision grave à prendre. En tout cas, Sousa Mendes a trouvé dans sa foi en Dieu la force d'affronter l'adversité sans se laisser détruire par elle. Il a expérimenté dans sa vie la fécondité de la parole de Jésus : " Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, que l'on vous persécute et que l'on dit faussement contre vous toute sorte de mal à cause de moi. Soyez dans la joie et l'allégresse car votre récompense est grande dans les cieux. " (Mt, 5, 11-12) On peut dire que Sousa Mendes a ressenti dans sa vie un avant-goût de cette béatitude, tant il impressionnait ses proches, dans ses dernières années, par sa sérénité, sa joie et sa paix intérieures

Permettez-moi en terminant d'adresser à Dieu cette prière :
"
Seigneur notre Père, nous te rendons grâce pour Aristides de Sousa Mendes. Nous te remercions de lui avoir donné ton Esprit de lumière, de force et de courage. A son exemple, donne-nous d'être vigilants à tout ce qui peut blesser nos frères, dans leur corps, dans leur esprit, dans leur réputation, dans leur dignité. Donne-nous le courage de la parole qui engage et des actes qui libèrent. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur. "

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+ Jean-Pierre cardinal RICARD
Archevêque de Bordeaux