30 Mars 2004
Conférence au Collège St.Dominique à Bordeaux
par le fr.Bernard Rivière

Quelles sont les raisons qui ont poussé cet aristocrate

de vieille souche, à risquer ainsi sa vie et le bonheur des siens ?

Dans la plupart des discours officiels prononcés en l'honneur de Sousa Mendes, il est habituellement rendu hommage à l'humaniste, "Celui qui a contribué à sauver l'honneur de l'humanité". Lors de l'hommage du Parlement Européen de Strasbourg, le Président Jorge Sampaio invoquait lui aussi ces impératifs d'humanité: "... pour le Consul du Portugal la désobéissance à des ordres iniques fut la seule manière d'obéir dignement à des impératifs d'humanité et de solidarité auxquels personne n'a le droit de se soustraire".

Humaniste, il n'est heureusement pas le seul, et que serait notre monde présent s'il n'y avait à chaque étape de notre histoire des hommes et des femmes attentifs aux besoins et aux urgences de notre temps. Humaniste, Sousa Mendes Mendes l'était le plus naturellement du monde. Tous ces biographes sont unanimes à souligner sa bonté toute naturelle, et la spontanéité avec laquelle il aimait rendre tous les services possibles. Humaniste, il l'est en réagissant, comme il le fait en s'indignant contre la circulaire 14 de Novembre 1939... Il l'est en accordant un visa à Arnold Wiztnitzer ce 21 novembre. Il l'est encore avec Norbert Gingold, le 6 Décembre, le 16 Janvier...et certainement en l'accordant à beaucoup d'autres...

Aristides a bon cœur, très humain ...humaniste .. oui ! et comment ne recevrait-il pas avec la même grâce et gentillesse cette Andrée qui est folle de lui et dont, parfois il ne sait trop comment se débarasser...au point de demander à son fils de l'accompagner au cinéma... jusqu'au jour où il cédera à ses avances ...puis en Avril la situation se complique, il accorde un visa à Nery Laporte et à tant d'autres.

À partir du mois de mai 1940, les infractions se font de plus en plus nombreuses, les réprimandes et les menaces de Lisbonne aussi. Il s'efforce en de nombreux télégrammes d'expliquer le tragique de la situation. Mais le 13 juin Lisbonne refuse à nouveau les 30 visas demandés, exigeant que la fameuse circulaire 14 soit respectée, à la lettre. Parmi ces 30 refus, celui du Rabbin Kruger et de sa famille. C'est en voulant le rassurer qu'Aristides reçoit cette réponse qui va tout faire basculer: "Ce n'est pas moi seulement qu'il faut aider, mais tous mes frères qui risquent la mort".

En présence d'une telle réponse, Aristides réalise soudain, tout ce qui est en cause, sa situation certes, mais aussi celle de son épouse de ses enfants... tout, tout ce qu'il a de plus cher. "Mon père sembla tout d'un coup extrêmement fatigué, comme s'il venait d'attraper une maladie fulgurante ...! Il nous regarda et partit se coucher, "témoigne Pedro Nuno... trois jours, trois nuits à se tourner et se retourner dans son lit. Au matin du troisième jour, la décision est prise, irrévocable: Tous, tous ceux qui le demanderont, recevront un visa qui leur permettra de sauver leur vie et celle de leurs enfants.

Humaniste, oui, mais le moment était venu où il fallut choisir entre la vie de tous ces réfugiés et son propre bonheur à lui, celui des siens, ceux qu'il aimait par dessus tout, celui de son épouse et de ses propres enfants. C'est une décision du couple, choisissant délibérément de renoncer à tout ce qu'ils avaient de plus cher, pour sauver de la mort ces milliers de désespérés.

Une décision qui s'inspire de ce "commandement nouveau"...que, à la veille de sa mort, Le Christ va révéler aux siens: "Nul n'a de plus grand amour que celui qui se dessaisit de sa vie " pour ceux qu'il aime"(Jn 15,13). C'est bien là ce qu'il déclare au matin de ce 17 Juin:

"Je sais que Mme Mendes partage entièrement mon point de vue, et je suis certain que mes enfants comprendront et qu'ils ne me reprocheront rien si, en donnant des visas à chacun des réfugiés, je dois être demain relevé de mes fonctions pour avoir agi contrairement à des ordres qui, dans mon estimation, sont vils et injustes. Ainsi, je déclare que je donnerai, gratuitement, un visa à quiconque le réclamera. Je désire être du côté de Dieu contre l'homme, plutôt de servir l'homme contre Dieu".

Puis après avoir invité la police à laisser passer tous ceux qui ont besoin d'un visa, et à n'intervenir que pour le à maintient de l'ordre, il se tourne vers ses enfants présents:

"Je ne sais ce que le futur réserve à votre mère, à vous, et à moi-même. Matériellement, notre vie ne sera pas aussi bonne qu'elle l'a été jusqu'à présent. Malgré tout, soyons courageux et gardons présent à l'esprit qu'en donnant à ces réfugiés une chance de vivre, nous aurons une chance de plus d'entrer au Royaume des Cieux, car, ce faisant, nous ne ferons rien d'autre que d'obéir aux commandements de Dieu".

Un humanisme qui fait passer le bonheur et la vie des autres avant le sien propre, parce qu'il croit à une autre justice et à un autre monde, à un autre Souverain, Juste celui-là, le Dieu de Miséricorde et d'Amour.

Or si l'ensemble des historiens reconnaissent en lui un chrétien, qui a voulu obéir à Dieu, aucun d'entre eux ne voient dans sa foi de chrétien les motivations profondes de son attitude. Si Rui Afonso note (p.92), que "Sébastien se souvient que son père lui avait parlé d'une nuit de prière et d'échange avec Angelina, avant de prendre sa décision"... si un peu plus loin, page 99 à 101, il nous donne, dans son intégrité, la traduction des pages 56 et 57 du petit livre de Sébastien : "Flight trough Hell", au long desquelles Aristides donne les motivations profondes de sa décision , au matin du 17 Juin, c'est pour ajouter :"Personne ne peut lire dans le cœur d'un homme. Demeure un mystère qui lui est propre. Mais ce qui importe vraiment, ce ne furent pas les raisons qui ont conduit Sousa Mendes à une telle décision , mais de l'avoir fait".

Et quand il arrive à Rui Afonso de citer une phrase porteuse de ses convictions de croyant, il s'empresse d'ajouter: "langage exagéré d'un homme qui traverse une période de dépression et de maladie...ou encore "Dans l'esprit de Sousa Mendes qui était intensément dévot, Dieu aura une importance décisive dans sa décision, et bien qu'il n'en ait parlé qu'aux membres de sa famille, il sentait qu'il avait entendu une voix, qu'il interprétait comme étant celle de Dieu. Les plus sceptiques d'entre nous peuvent dire qu'il souffrait d'illusions de grandeur, mélangées, paradoxalement avec une très grande modestie" (Rui Afonso, p.93).

C'est également Rui Afonso qui, après nous avoir rapporté les réactions de Sousa Mendes lorsqu'il apprend, par le Dr.Palma, son avocat, que son recours devant le Suprême Tribunal a été rejeté, s'empresse d'ajouter qu'elle a été écrite par lui, durant une période de dépression, qui révèle une fois de plus son état maladif, dans un style messianique quelque peu exagéré (p.265), qui caractérise parfaitement Sousa Mendes...en voici le texte:

"Le fait que le Tribunal, ait considéré mon attitude comme "une désobéissance me remplit de joie. J'ai réellement désobéi mais ma désobéissance ne me déshonore pas, et il explique : " Je n'ai pas obéi à des instructions qui, à mon avis, n'avaient "pas d'autre but que de livrer des milliers d'êtres humains à la persécution et à la fureur hitlérienne.

"Au dessus de ces instructions, il y avait, pour moi, la Loi de Dieu et c'est à cette Loi que j'ai voulu me soumettre, sans les hésitations ni la lâcheté d'un poltron. Le sens général de la religion se trouve dans l'amour du prochain. Étant chrétien, je n'ai pu me dérober à son emprise.

"Il est clair que le Sanhédrin devait me condamner. S'il avait reconnu que j'avais raison, cela aurait eu pour effet de compromettre le prestige du Grand Prêtre et le Sanhédrin se devait de le destituer, pour incapacité, qui fut décrétée contre moi-même, par cette sentence. Dieu acceptera mon sacrifice en décompte de mes péchés et imperfections qui sont nombreux"....

"Style messianique quelque peu exagéré, qui caractérise parfaitement Sousa Mendes" ...commente Rui Afonso, qui nous montre avec quel état d'esprit il a rendu compte de ce chrétien, et des motifs profonds qui ont motivé sa décision.

Une réaction qui effectivement révèle l'homme. Une phrase que l'autre biographe, José Alain Fralon, n'a pas jugée opportune de citer dans son ouvrage : "Le Juste de Bordeaux".

Mais si nous pouvons regretter que José Alain Fralon ne reprenne pas ces textes, dans le livre, qu'il écrira en 1998, il ne dissimule nullement les motivations chrétiennes d'Aristides et de son épouse.

Après avoir parfaitement décrit le "Bonheur insouciant d'une famille nombreuse", dans son chapitre 2, dans lequel il décrit, avec beaucoup d'à propos, cette famille dans laquelle il fait si bon vivre, il est relativement assez discret quand il s'agit de parler des motifs de sa décision. Il ne semble pas qu'il ait eu connaissance du texte de Sébastien, dont le livre n'était pas encore traduit en français. Il se borne donc à citer les affirmations de Pedro Nuno, sans chercher à aller plus loin : "Ensuite notre père nos a dit qu'il avait entendu une voix, le voix de sa conscience ou celle de Dieu, qui lui dictait la conduite à suivre, et que cela était très clair pour lui".

José Alain Fralon cite également le texte de César, le neveu, qui vient d'arriver à Bordeaux. Il termine son chapitre 3 par la description que ce dernier fait des appartements du consul, refuge des plus miséreux de tous les réfugiés, et comment Aristides, épuisé et exténué par le drame de conscience, auquel il est confronté depuis plusieurs semaines, en est venu à se coucher.

"Quand il entre dans l'appartement, il trouve ses deux cousins Pedro Nuno et José, et sa tante; Angelina, terriblement inquiets. Ils le mettent au courant : Depuis la veille, Aristides est couché. Il n'a pas quitté son lit, même pour manger. Il est tantôt agité, comme pris d'une forte fièvre, tantôt prostré, presque hébété. "Que se passe-t-il demanda César ?". Quatre pages plus loin, nous sommes informés de la décision prise et des raisons qui l'ont motivées : "Je ne peux être fidèle à la foi du chrétien que je suis, qu'en agissant de cette manière, conformément à la voix de ma conscience".

Mais je pense qu'il n'est possible de comprendre sa décision  qu'en nous référant au texte même de "Flight trough Hell", ce petit livre qu'après la mort de sa mère, Sébastien avait cru devoir écrire. "Tout ce que vous avez écrit est correct", lui dira son père après en avoir pris connaissance. Notons ici les passages les plus importants:

..."A ce moment la porte donnant sur le bureau du Consul s'ouvrit, et on vit apparaître le consul lui-même, le Dr Mendes. Il avait la mine grave, des cernes bleus autour des yeux. Ses cheveux étaient devenus complètement gris, presque aussi blancs que la neige. Avec lui se tenait Mme Mendes. Ils restèrent immobiles un moment. Nous étions tous muets. Même le professeur français qui, quelques secondes auparavant, était dans une grande agitation, s'assit maintenant, regardant le Dr Mendes.

Après quelques secondes, le Dr Mendes parla:

"Comme je l'ai déjà dit à tout le monde, mon gouvernement a refusé sans ambages toutes les demandes de visa pour tous les réfugiés. J'ai actuellement le pouvoir de sauver les milliers de personnes qui sont venues de toute l'Europe dans l'espoir de trouver asile au Portugal. Ce sont tous des êtres humains, et leur position sociale, leur religion ou leur couleur, me sont totalement indifférentes. En outre, les clauses de la constitution de mon pays, relatives à des cas semblables au cas présent, établissent qu'en aucune circonstance, la religion ou la croyance politique d'un étranger ne peut faire obstacle à sa demande d'asile en territoire portugais. Je suis chrétien et, comme tel, je crois que je n'ai pas le droit de laisser périr ces réfugiés. Une grande partie d'entre eux sont des Juifs, beaucoup sont des gens qui ont occupé des situations éminentes et qui, à cause de leur position sociale, comme dirigeants et responsables, ont senti dans leur coeur qu'ils devaient parler et agir contre les forces de l'oppression. Ils ont fait ce qui devait être fait, selon leur coeur. Maintenant ils veulent aller là où ils pourront continuer leur combat pour ce qu'ils croient juste.

Je sais que Mme Mendes partage entièrement mon point de vue, et je suis certain que mes enfants comprendront, et qu'ils ne me reprocheront rien si, en donnant des visas à chacun des réfugiés, je dois être, demain, relevé de mes fonctions pour avoir agi contrairement à des ordres qui, dans mon estimation, sont vils et injustes. Ainsi, je déclare que je donnerai, gratuitement, un visa à quiconque le réclamera. Je désire être du côté de Dieu contre l'homme, plutôt que de servir l'homme, contre Dieu.

En se tournant vers l'agent de police qui se tenait près de la porte, il dit: - J'exige que votre garde cesse immédiatement. Vous devrez seulement assurer le maintien de l'ordre, et n'empêcher personne de me voir. Plus personne. Allez et faites savoir à tous ce que je viens de dire.

À ses enfants présents, il dit: - Je ne sais pas ce que le futur réserve à votre mère, à vous autres, et à moi-même. Matériellement, notre vie ne sera pas aussi bonne qu'elle l'a été jusqu'à présent. Malgré tout, soyons courageux et gardons présent à l'esprit qu'en donnant à ces réfugiés la possibilité de vivre, nous aurons une chance de plus d'entrer au Royaume des Cieux, car, ce faisant, nous ne ferons rien d'autre que d'obéir aux commandements de Dieu.

En apprenant qu'on leur délivrerait un visa dès qu'ils le demanderaient, les milliers de réfugiés, jusqu'alors déprimés, maintenant pleins de joie, crièrent: "Hourra pour le Consul! Vive le Portugal"

La foule, jusque là triste et mélancolique, était maintenant agitée par un constant murmure. Oui, ils faisaient tous des projets pour leur avenir. Ils iraient au Portugal et de là dans les colonies de leurs pays pour y faire ce qu'ils pourraient; ils iraient en Angleterre rejoindre les restes des armées de leurs pays qui y avaient fui; ils essaieraient même d'aller dans le nouveau monde, en Amérique. Ils formaient maintenant d'interminables files, attendant leur tour pour entrer au consulat et obtenir le précieux visa, qui leur ouvrirait un passage vers la vie...

- Maintenant il faut que j'aie la coopération de quelques uns de mes enfants pour établir les visas, dit le Dr Mendes, mon personnel n'est pas assez nombreux. Vous deux, dit-il en s'adressant à Pedro et José, vous m'avez déjà assisté auparavant et vous savez ce qu'il y a à faire, alors venez m'aider.

Quelqu'un ouvrit les portes et c'est alors que commença la tâche interminable de la délivrance des visas aux milliers de réfugiés. Trois jours plus tard, alors que les derniers réfugiés quittaient le consulat, le Dr Mendes, voyant sa tâche accomplie, leva les yeux comme pour dire "Merci mon Dieu de m'avoir permis de vous servir!" puis, allant vers un fauteuil, il s'écroula. Il avait fait son devoir avec succès. Il pouvait maintenant cesser de se contrôler.

L'intensité des événements avait vieilli le Dr et Mme Mendes. Cela avait été véritablement leur crucifixion. Mme Mendes, qui maintenant n'avait plus de domestiques, décida de faire la cuisine pour nourrir autant de réfugiés qu'il serait nécessaire. Elle garda dans sa maison les plus méritants, les vieillards et les malades, elle raccommoda leurs vêtements lorsque c'était nécessaire, et alla jusqu'à faire leurs lits et laver leur linge. Un véritable acte d'abnégation. Tout cela en trois jours. Puisse Dieu faire miséricorde à son âme. C'était une femme remarquable...."
(
Extraits de  www.SousaMendes.com/sebastienraconte.pdf )